mercredi 20 juillet 2011

La Conférence de l'Institut de Préhistoire Contemporaine - Épisode 1

[Cette transcription effectuée à partir des bandes magnétiques qui enregistrèrent pour l'éternité ce mémorable événement est parue initialement  et en grande partie sur le site de Sensue relayé par le Debord(el) – après la fermeture du précédent, pour les derniers épisodes – où elle fut reproduite intégralement suivie d'un commentaire. C'est cette édition que nous livrons à nouveau à la publicité.]

La Conférence de 83 (dans sa première version)...

TRANCHES DE CAKE !

(Vendredi 20 mai 2005, par Yves Tenret)

Paris au début du mois d’août 1983. Il est 11 h 00 du matin. La salle est sombre. C’est un gymnase prêté par une kinésithérapeute. Il est interdit de fumer, de boire, de tousser, de se moucher et de parler sans l’avoir demandé. Un grand échalas dodeline de la tête comme une marionnette puis fixe le plafond tout en grattant son crâne chauve. Courbé sur des tables disposées en rectangle tout au long de la salle, 30 à 35 disciples, tous dans des postures grotesques, regardent qui ses ongles, qui ses pieds. Puis, rompant le silence, un bonhomme moustachu nommé Gerardoo Palmas et surnommé Dynamite diffame la vie moderne avec véhémence, mentionne toutes les deux phrases ses « couilles », brode à plaisir, histoire de donner aux nouveaux matières à réfléchir. Maniaque, sinistre ouvriériste dépressif, auteur de Noir c’est noir, assis de biais sur son tabouret, les genoux rangés, pousse avec régularité son doigt à travers sa narine blanche, rose et bleue. A côté de lui, une végétarienne alcoolique, Fabiola, la copine de Raouf, crache régulièrement dans ses mains. Entrent les quatre membres de la section helvétique : Marcel Ornas, un libanais fribourgeois, Sylvie, une rouquine teinte en blonde, tellement timide qu’elle est couverte de plaques rouges de la tête aux mollets, Jérôme Malsain et moi-même. Les présentations se font rapidement. Le Prince des sénégalais est annoncé pour le lendemain car aujourd’hui il a été à nouveau refoulé à l’aéroport de Dakar. Tout le monde s’exclame : Quel dommage !

Quatre ou cinq auteurs de Temps Libre, la maison d’édition de l’officialité situationniste, squattée à présent par la tendance debordiste, sont dispersés dans l’espace. Sous sa magnifique permanente auburn, Joan, ancienne des Black and Red, toise tout le monde avec mépris. C’est elle, et personne d’autre, qui a l’honneur d’être assise à la droite de Jean-Luc Noyé. Véronique Bataille, dite Dame Noyé, la fusille du regard ! Des hommes en vestons noirs et cols droits se mêlent à d’autres pieds nus, bras nus, chemises de couleur baillant sur leurs poitrines velues, pressés l’un contre l’autre. Ça y est. Tous parlent à la fois avec un juron tous les deux mots. Ils discutent frénétiquement des pouvoirs de la conférence et de ses membres. Il y a dans l’assistance des Sénégalais, des Grecs, des Américains, des Nicaraguayens, des Belges, des Antillais, des Canadiens, etc. Raouf, mon voisin de gauche, un noir souriant, m’apprend qu’il est l’un des auteurs d’un article collectif contre le président Senghor. Sadoc et Sembene le play-boy sont ses frangins. Sans crier gare, Raouf s’en prend violemment à Ariel, un juif tunisien, le seul participant qui soit en costume-cravate. Il le traite de cadre intermédiaire, de petit chef qui ramène toujours les gens dans le droit chemin. Du Nicaragua sont venu trois frères et les Nord-américains sont beau-frère, belle-sœur. L’un d’eux, Elie Herzog, a édité le livre d’un ex-black panther assassiné par ses anciens camarades parce qu’il était devenu situationniste. J’apprendrais plus tard que la garde prétorienne de Noyé se compose de deux frangins lillois, Jacques et Henri et d’un karatéka prénommé Staline ! Tous les membres des sections belges et françaises sont venus avec leur conjoint. Jean Brame qui fait bon garçon et qui surveille d’un air distrait sa compagne, Suzanne, une blonde maigre qui chahute à l’autre bout de la salle. Bref, l’ensemble tient de l’affaire de famille. Dynamite Gerardoo défend Ariel. Il rétorque à Raouf que leur texte contre le grand poète africain est Noyériste. On dirait un match de tennis. La balle passe rapidement de l’un à l’autre. Ploc... Ploc... Paf... Je somnole un peu. On n’a toujours pas le droit de fumer. C’est ça la révolution mondiale ? Ces scouts ? O girls ! Elle risque de rester sur le feu encore un long moment avec ces bavards professionnels... Qu’est-ce qu’il dit le grand dadais ? Métaphysique ? Où je pense ! Jérôme Malsain est venu me chercher à dix heures et je n’ai pas l’habitude de me lever si tôt et encore moins d’être avec tant d’autres gens. Bercé par le doux ronron de leur échange, je laisse tomber mes paupières. Je rêve d’une émeute héroïque mais je me réveille en toussant comme un malade à cause de ma trop forte envie de fumer. Les autres en sont toujours au même point. Paul, un Canadien barbu en chemise jaune à raies roses, l’œil rêveur sous une broussaille de cheveux pendants, fait clin d’œil sur œillade à Simone « les Beaux Poumons ». Comme nous avons un Jerry qui trépigne dans une chaise de poliomyélite parce que personne n’écoute sa toute petite voix, Malsain décide instantanément de surnommer Paul, Tom. 


Jacques et Henri, les deux Ch’timis garde-corps au visage aussi lisse que celui d’un bébé, s’entraident à déplier une table, muets et souriant avec placidité à la tempête d’imprécations vides de sens et de colère qui tonnent autour d’eux. Le père Staline, doyen des fans, se tient à l’écart, juste sous les lampes, les pouces passés à la ceinture, tatoué comme un chef cannibale sur toute la surface de sa puissante poitrine et de ses énormes biceps. Entre les vignettes rouges et bleues, sa peau blanche luit comme du satin. Maintenant, il feuillette « Nouvelles instructions aux domestiques » de Jean-Luc Noyé. La popularité de Noyé chez les crypto-gauchistes du tiers et du quart mondes constitue un phénomène bizarre et merveilleux. Quelles idées sa phrase heurtée et si curieusement dénuée de sincérité peut-elle bien éveiller dans les esprits simples des grands enfants qui peuplent les obscures tavernes où l’on débat interminablement du sort du monde ? Quels sens leurs âmes assoiffées de vérités dernières peuvent-elles trouver à l’inélégant verbiage de sa prose ? Quel intérêt ? Quel oubli ? Quel apaisement ? Mystère ! Est-ce la fascination de l’incompréhensible ? Est-ce le charme de l’impossible ? Ou bien ces êtres qui existent en marge de la vie puisent-ils en ces récits l’énigmatique révélation d’un monde resplendissant, un monde d’au-delà la frontière d’infamie et d’ordure, de la lisière de laideur et de faim, de paresse et de débauche qui enclôt de toutes parts leur incorruptible océan de misère mentale, et qui est tout ce qu’ils savent de la vie, tout ce qu’ils voient du continent inabordé de la réalité, ces captifs à vie de l’idéologie ! Mystère encore.

(À suivre)

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