jeudi 3 janvier 2013

Documents situationnistes – La révolte des garnaultins comme si vous y étiez / 6


Annexes

3. De la merde en milieu situationniste

Pékin, 20 septembre.

« Trente gardes rouges Shenyang (Mandchourie), venus à Pékin pour y apprendre l’expérience de la grande révolution culturelle chinoise, se sont fait vidangeurs lundi dans cette ville et ont accompli toutes les opérations que comporte cette profession sou la conduite de Shin-Chuang-Hsiang « le vidangeur modèle de toute la Chine », annonce l’agence Chine Nouvelle. […] Avant de las accompagner dans leur tournée à travers la ville, Shin-Chuang-Hsiang a expliqué aux gardes rouges l’importance des tâches qu’ils devaient accomplir, et leur a dit : « En vidant les latrines, vous aidez non seulement à faire un travail de nettoyage, mais à déraciner aussi la capitalisme et le révisionnisme, que nous devons extirper de tous les coins de notre pays. »

Le Monde du 21/9/66.


L’internationale situationniste nous impose un niveau de polémique particulièrement bas, en jouant sur les illusions que son « prestige révolutionnaire savamment » entretenu a pu répandre. Qu’à cela ne tienne. À l’opposé de ces mystiques qui ferment les yeux et se bouchent le nez devant leur propre merde, ou s’efforcent  pour s’en purifier de la concentrer sur un bouc émissaire qu’il suffirait alors d’expulser pour se retrouver plus beau qu’avant, nous allons rendre la merde plus honteuse encore en la livrant à la publicité.

Il n’y a pas de prestige qui résiste à la vérité de la pratique et à la pratique de la vérité : elle seule est révolutionnaire.

La petite circulaire d’« exclusion » répandue par l’I.S. se trouve être visiblement falsificatrice sur deux points au moins :

–     Nous avons démissionné, manifestant par la notre rupture avec les pratiques actuelles de l’I.S. Il n’y a eu à aucun un vote quelconque, sauf peut-être après notre départ ; c’est tout juste si un Debord en passe d’attraper la jaunisse a déclaré timidement que « démission et exclusion, c’est la même chose », allégation à laquelle il fut répondu que NON. Un tract diffusé dans la même journée affirmait nos positions face à l’I.S. et au monde.
–     Elle es grossièrement antidatée : c’est le jeudi 16, aux premières heures, que nous avons donné notre démission et quitté immédiatement les lieux, malgré les invitations qui nous furent faites de poursuivre un dialogue sur les nouvelles bases créées par notre démission.

Ce sont là deux mensonges indiscutables ; les mensonges de Khayati le sont tout autant, mais mieux dissimulés, ce Khayati dont la petitesse dans la vie quotidienne reconnue par tous (réunion formalisée du mardi 10 janvier), se trouvait tacheté aux yeux de Debord par d’autres qualités, théoriques celles-là (sic), notamment comme rédacteur unique de la brochure collective publiée par l’A.F.G.E.S. !

Quel que soit le poinr de vue auquel on se place, Khayati ment : il rapporte inexactement des détails et même si ces détails avaient été « exactement » rapportés, il n’en aurait pas moins menti sur l’ensemble d’une situation qu’il connaissait bien, en réduisant une tentative de critique globale de l’I.S., à une psychose d’exclusion dont il a été le seul à présenter les symptômes. Si Khayati a entrepris de lancer des calomnies particulièrement basses contre deux membres de l’I.S., c’est dans des buts tactiques et pour camoufler ses propres manœuvres. La vérité de ces pauvres mensonges réside dans le mensonge plus global des rapports « politiques » dans lesquels l’I.S. s’est enlisée. Mustapha Khayati, soucieux de s’élever dans la hiérarchie occulte de l’I.S., et n’en imaginant la critique que sous la forme d’un travail de sape effectué en son sein pour rogner les prérogatives enciées du chef, en était réduit à pratiquer l’entrisme le plus plat assorti d’un non moins grossier usage de la double pensée.

Notre critique, qui se situe dans la perspective historique du mouvement révolutionnaire, a été communiquée par le tract déjà cité : « La vérité est révolutionnaire », et sera plus largement développée dans un texte à paraître incessamment.

La critique intérieure et la critique extérieure se rejoignent maintenant dans le même mouvement : le point de vue développé par les anciens membres de dernier bureau de l’A.F.G.E.S. dans leur texte : « Vous vous foutez de nous, vous ne vous en foutrez pas longtemps » est indissolublement lié au nôtre : une seule et même critique d’une situation de mensonge générale.

Cet ensemble de mensonges « politiques » assumé par tous les signataires de la petite circulaire antidatée du 15 janvier 1967 déconsidère à tout jamais ses auteurs d’un point de vue révolutionnaire.

Strasbourg, le 19 janvier 1967.

Herbert Holl, Jean Garnault, Théo Frey



4. Rien que la merde, mais toute la merde

« Cette manière de voir exclut aussi la réflexion dite psychologique qui, servant au mieux l’envie, sait expliquer par le fond du cœur tous les actes et leur donner la forme subjective en sorte que leurs auteurs auraient tout fait, par suite d’une pasion petite ou grande, d’une affection, et n’auraient pas été à cause de ses passions et de ces affections des hommes moraux […].Ces psychologues s’attardent ensuite aussi surtout à prendre en considération les particularités des grandes figures historiques, celle qui leur reviennent en tant que personnes privées. »

G.W.F. Hegel, Introduction à la philosophie de l’histoire.

Le jour où l’Internationale situationniste répandait sa petite circulaire antidatée qui déjà se voulait définitive, nous diffusions au maximum un texte motivant notre démission, « La vérité est révolutionnaire », ridiculisant par là leur prétention à nous réduire au silence par un premier mensonge, celui de notre exclusion. Décidés à les confronter à leurs propres falsifications, nous avons alors publié « De la merde en milieu situationniste » qui expose des faits indiscutables sur lesquels nous ne reviendrons pas.

Mais gens n’en sont pas à un trucage près pour faire accréditer leur thèse : ainsi pour Edith Frey ; dans un premier temps, on « oublie » la démission d’Edith absente lors de la dernière réunion, démission annoncée par ses camarades devant tous ; le tract signé par les quatre démissionnaires ayant déjoué cette manœuvre, on essaye dans une deuxième temps de faire comme si elle n’avait jamais été membre de l’Internationale situationniste ; elle ne serait donc que la première à s’être compromise dans la compagnie de ceux qu’on a osé, par un véritable délire falsificateur, qualifier de truqueurs. Il se trouve que l’escamotage de ce détail était indispensable à la représentation cohérente de leur mensonge : la reconnaissance de la démission d’Edith eut rendu singulièrement plus malaisé la tentative de présenter la démission des trois autres comme un accident dans l’histoire de l’I.S., comme la pure et simple exclusion de trois menteurs.

Depuis ils ont fait beaucoup mieux. Soucieux de garder à tout prix le monopole de la pensée révolutionnaire, les situationnistes ne pouvaient tolérer une rupture trop bien motivée (« L’Unique et sa propriété », quand il paraîtra, en précisera le sens et la portée). Face à un tel défi, ils ont alors engagé en bloc leur « prestige » et toute leur « rigueur » pour essayer de nous la boucler une fois pour toute.

Les bruits les plus extravagants circulaient dans les milieux les plus louches : on allait nous ridiculiser définitivement. Nous attention la chose avec curiosité ; notre attente n’a pas été déçue : ils ont été ridicules comme jamais. Enfin, pour comble, les exécuteurs de leurs basses besognes se trouvent être :
–     le curé Joubert, dont l’Internationale situationniste affirmait dan son numéro : « Il suffit de savoir que ce Joubert de Strasbourg est l’animateur d’une revue protestante moderniste qui se pique de citer parfois l’I.S. ou Marx. Au premier instant où de telles larves théoriciennes ont essayé de nous approcher, elles se sont entendues répondre que nous ne dialoguerons jamais avec des curés aussi aberrants qu’ils soient ou puissent devenir » (souligné par nous).
–     un Bertrand, dont l’hostilité miséreuse à l’égard de l’I.S. s’est mué en aplatissement dès qu’on lui en a ouvert un soupirail,
–     un Schneider, qui pousse le masochisme jusqu’à traiter de « compilation idéologique » un texte qu’il a contribué à écrire, cautionne tout ce beau monde avec la rigueur qui lui est désormais reconnue.

La façon dont ces trois crétins mènent la lutte I.S. contre nous est grotesque :
–     impliquer et faire prendre parti un maximum de gens contre nous, sans aucune considération qualitative,
–     étaler sur les murs de Strasbourg leur pauvre tract flicard, auquel, pour leur, donner une leçon, nous avons immédiatement accolé son digne complément un « produit des Scheidemann-Noske » que dans leur extrême crédulité ils ont pris pour un tract nazi.

Tous ces faits donnent la mesure de l’incohérence et du désarroi présent dans une I.S. qui écrivait jadis dans son numéro 6 : « Pour venir nous parler, il convient donc de ne pas être déjà compromis soi-même, et de savoir que, si nous pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de perspectives de détail, nous n’admettrons jamais d’avoir ou nous tromper sur le jugement négatif des personnes. Nos critères qualitatifs sont bien trop sûrs pour nous permettre d’en discuter. »

Le tract lui-même ne vaut guère mieux que ses placardeurs, et comment pourrait-il en être autrement ? C’est aussi le plus mauvais texte publié par l’Internationale situationniste. Tout le mensonge de la version debordienne des événements apparaît déjà au niveau de l’expression. L’apparence de rigueur logique obtenue à grand renfort de d’« après quoi », « donc », « ainsi », « ainsi donc » ne suffit pas à masquer le vide du contenu : des inférences à partir de démonstrations absentes. C’est un délire logomachique où les faits apparaissent soit comme des mensonges délibérés, soit dans un embarras inextricable que révèle la gêne dans les mots et la lourdeur inhabituelle des calembours. Mais ce qu’il y a de plus con, et finalement de plus salaud dans ce placard, c’est encore ce mélange de psychologie de « maître d’école » et psychologie policière. Il ne juge que ses auteurs.

On comprend que dans ces conditions il ne leur reste qu’à faire le plus large appel à un crédit dont le moins qu’on puisse est qu’il ne risque pas de s’user très rapidement à un tel usage. En « engageant délibérément » toute sa « rigueur » dans un texte qui en est si totalement dépourvu, l’Internationale situationniste présente aux yeux de tous l’image de sa propre décomposition.

Cette dégradation se manifeste à toutes les lignes d’un texte dont ou peut encore s’amuser à relever quelques inepties :
–     on assiste par exemple à un décalage par rapport à la version initiales des « faits » : nous ne serions plu seulement des menteurs mais aussi et surtout des idéologues (ceci impliquant d’ailleurs un usage assez grossier du concept). L’Internationale situationniste nous refait ici le coup de la catharsis, Debord, tel un prestidigitateur utilise les trucs les plus éculés ; pour masquer magiquement les insuffisances de l’Internationale situationniste, il accueille toute critique interne comme une manifestation de l’insuffisance de ceux qui la portent. Dans cette même « logique », il suffit alors d’« exclure » dès la formation d’une idéologie de la cohérence ceux qui ont su la déceler. Cette idéologie de la cohérence, apparaissant dans un milieu qui prétendait y échapper, ne fait que traduire et renforcer la cohérence de l’idéologie globale.
–     Après quoi, on ne craint pas de nous appeler « étudiants », dans un passage particulièrement risible lorsqu’on connaît la « pratique » bornée de Paris (réunions sous- mondaines alternant avec réunions « formalisées », projet d’ouverture d’un ciné-club, etc.), et alors que personne n’ignore en quoi a consisté le parachèvement de notre « vie étudiante » à Strasbourg (Cf. le tract « Et ça ne fait que commencer »).
–     Après quoi, on sombre dans le ridicule avec la révélation de nos mobiles les plus secrets : nous nous serions opposés en ennemis sournois à toutes les capacités réelles que nous envierions ! Serait-ce le manque de savoir-vivre de Vaneigem, la sotte naïveté de Nicholson-Smith, l’à-propos de Bernstein, proposant une révolution culturelle en pleine conférence de l’Internationale situationniste, quinze jours avant que la vraie n’éclate en Chine ? Nous aurions pu à la rigueur être jaloux de Viénet qui est le plus intelligent, mais sûrement pas de Debord qui est le plus bête.

Tout cela n’est pas sérieux.

À Strasbourg, le 2 février 1967.

Théo Frey, Jean Garnault, Herbert Holl, Edith Frey

*

Dans ces Annexes, on trouvait le tract-affiche : « Attention ! Trois provocateurs et son complément : Un produit des Scheidemann-Noske ». On peut lire le texte du tact-affiche (entre autres choses) à l’adresse suivante :


Quant à « Un produit des Scheidemann-Noske », il s’agit de la reproduction bilingue (allemand-français) d’une affiche anti-spartakiste : « Appel à tous les étudiants en état de porter les armes ! » dont le texte français se prolongeait ainsi :

« En placardant sur les murs de Strasbourg sont tract flicard : “Attention ! Trois provocateurs”, l’Internationale situationniste s’est engagée dans la voie de sa petite révolution culturelle. Puisse ce produit des “Scheidemann-Noske”, aussitôt accolé, contribuer à ses efforts méritoires en vue de soulever la masse des étudiants contre ses vrais ennemis. »


(À suivre)

Documents situationnistes – La révolte des garnaultins comme si vous y étiez / 5



Annexes


1. La vérité est révolutionnaire

– Considérant que l’Internationale situationniste a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire en développant à une époque de décomposition générale l’exigence d’une reprise et d’un enrichissement de la théorie révolutionnaire dans le sens d’un radicalisme accru par les progrès même de la réification générale.

– Considérant que le développement de ses thèses produit à l’intérieur de l’I.S. les conditions de son propre dépassement en tant que « groupe de théoriciens »,

– Considérant que ce dépassement est une évidence théorique pour tous les membres de l’I.S.,

– Considérant que l’I.S. est historiquement incapable de se transformer en une organisation révolutionnaire conséquente, médiatrice entre la théorie et la pratique ; tous les efforts entrepris en ce sens n’ont conduit qu’à une pratique sous-bolchevique,

– Considérant que « si des problèmes indignes des évidences théoriques de l’I.S. »  se sont posés récemment, c’est que l’I.S. est devenue indigne de ces évidences théoriques,

– Considérant que le projet dérisoire de rétablir par un décret de 10 janvier la transparence des rapports au sein de l’I.S. traduit un volontarisme qui en dit long sur la crise actuelle,

– Considérant que la théorie de la cohérence se transforme en une idéologie quand la pratique de cette cohérence se réduit à la discipline,

– Considérant que la recherche psycho-policière d’un menteur particulier dans une situation de mensonge générale ne conduit qu’à des choix politiques dans une hiérarchie occulte,

– Considérant que le projet réformiste et abstrait d’une participation accrue de tous ne sert qu’à masquer les rapports réels : une forme subtile et d’un nouveau type de la relation maître-disciple, où se reconstituent hiérarchie, dépendance et par la même idéologie,

– Considérant que la seule position cohérente découlant de ces « évidences », était de soutenir le projet de dissolution de l’I.S.,

– Considérant que le refus de discuter ce projet manifeste clairement l’incapacité de l’I.S. à se dépasser dans une forme supérieure d’organisation,

– Considérant que la forme prise par ce débat traduit une opposition irréductible,

Les signataires de ce texte démissionnent de cette « organisation » et se proposent de publier dans las jours qui viennent une analyse plus complète de la situation et des perspectives qui en découlent.


LA TÂCHE D’ÊTRE PLUS EXTRÉMISTE QUE L’I.S.
N’APPARTEINT PLUS À L’I.S.

À Strasbourg, le 16 janvier 1967.

Théo Frey, Jean Garnault, Herbert Holl, Edith Frey


2. Circulaire de l’I.S.

La réunion de l’Internationale situationniste tenue à Paris le 15 janvier 1967 a dû constater que des calomnies particulièrement basses ont été lancées en collusion contre Mustapha Khayati par trois membres de l’I.S., dans des buts tactiques, et pour camoufler leurs propres manœuvres.

Les mensonges de Théo Frey, Jean Garanault et Herbert Holl ayant été mis en évidence, ils ont été exclus sur le champ, et l’I.S.  refusera naturellement tout contact à l’avenir avec quiconque se compromettrait avec eux.

Le 15 janvier 1967

Pour l’I.S.

Bernstein, Debord, Khayati, Nicholson-Smith, Viénet

(À suivre)

mardi 1 janvier 2013

Documents situationnistes – La révolte des garnaultins comme si vous y étiez / 4



La vérité de l’Internationale situationniste ne se situe pas seulement à ce niveau de généralité, mais à celui plus trivial, de la particularité de l’Unique16. La réalité de l’I.S. n’a jamais correspondu à l’image que Debord s’efforce  d’en présenter. Groupe apparemment informel, l’Internationale situationniste est en fait fortement structurée, avec son leader, l’Unique, et ses diverses prérogatives soigneusement cachées par l’exigence sans cesse proclamée de l’égalité des membres, de la non-hiérarchie, de la participation, de la communication, de la cohérence, etc. Ces exigences réelles ne mènent à l’I.S. qu’une existence parodique. Si l’Unique contrôle et garantit la « légitimité » révolutionnaire des autres, s’il dispose du pouvoir au sein d’un groupe qui se voulait la dissolution de tous les pouvoirs, c’est que ce pouvoir a des bases bien réelles. Il dispose de la revue (marque déposée dont il est le propriétaire), des archives, de la boîte postale, de la phynance, sans compter une ancienneté dont il jouit secrètement dans les périodes de calme, pour la proclamer ouvertement et fièrement dans les grandes occasions.

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16. L’Unique (et son I.S.) fonctionne comme tout appareil répressif (Cf., en annexe, les documents relatifs à l’éclatement de l’Internationale situationniste) : il réduit le général au particulier lorsqu’une crise globale met en question son rôle et ses prérogatives (la critique de son affaire personnelle ne peut être pour lui qu’une affaire de personnes) et érige sa particularité en universalité pour masquer cette domination. Quel pouvoir ne s’est pas senti provoquer quand il a été contesté dans sa vie aliénée et aliénante ! Ses provocateurs sont pour l’I.S. l’équivalent de ceux que le pouvoir stalinien traquait dans les années trente sous le nom de terroristes, de comploteurs, de saboteurs, de traitres et d’espions anglais et à qui il déniait toute humanité. Mais tandis que le pouvoir stalinien était une réalité terrifiante, ceux que prétend atteindre ainsi la « rigueur » de l’I.S. ne peuvent que se marrer devant une telle identification mégalomaniaque qui n’arrive qu’à reproduire en farce une tragédie historique réelle.

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Créateur du mouvement, son action répond à une double exigence contradictoire. Bien qu’ayant pris totalement en main le mouvement dès ses débuts (reconnaissant lui-même, à l’occasion, que dans les premiers numéros, les comités de rédaction étaient entièrement bidon), il s’est toujours employé à le faire apparaître pour ce qu’il doit être réellement d’un point de vue révolutionnaire, une création collective. C’est la contradiction centrale et insurmontable de l’internationale situationniste : comment participer et faire participer à quelque chose à quoi il est impossible de participer parce qu’elle appartient à quelqu’un et qu’elle échappe à tous.

Cependant, dans sa « fausse conscience » encore aggravée par sa vision psychologique des choses, l’Unique fait actuellement des efforts désespérés pour échapper à ce poids du passé. Il a ainsi institué des réunions formalisées qui réduisent les aléas de la communication au sein de groupe, mais qui ne sont qu’une parodie de l’exigence des conseils ouvriers, une forme sans contenu. L’essai de concentration de l’ensemble du groupe à Paris, certaines formes de correspondance, certaines divisions illusoires des tâches, relèvent de la même tentative de sauvetage ; ce sont les avatars du réformisme dan sa variété situationniste.

S’il est vrai qu’une époque historique ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, la reprise plus ou moins visible dans le monde du mouvement révolutionnaire présente de nouvelles tâches que l’Internationale situationniste s’est avérée incapable d’assumer ; essentiellement la constitution d’une organisation révolutionnaire capable d’agir dans le monde sur une vaste échelle. Ce problème pratique est le problème central de l’époque : comment vont se fédérer les divers porteurs de la contestation dans le monde, comment vont-ils établir entre eux un réseau de communication qui échappe aux exigences de la marchandise pour finalement détruire le monde marchand et dépasser ainsi l’économie politique17.

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17. Nous nous proposons de publier dans les mois qui viennent des « thèses sur l’organisation » reprenant à un niveau supérieur, dans la perspective d’une critique radicale de la société marchande par le mouvement révolutionnaire, des recherches que le développent des partis de masse réformistes ou la prolifération des avant-gardes artistico-politiques ont fait abandonner.

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Le mouvement révolutionnaire a atteint un nouveau stade de son développement et laisse derrière lui ses anciennes formes privées de substance. Puisque l’Internationale situationniste n’a su ni se dépasser, ni même se supprimer, elle a cessé de marcher au pas de la réalité et le monde continue désormais sans elle. En soi, elle n’est plus un objet digne d’être pensé, mais constitue une existence de fait, aussi méprisable que méprisée.

Strasbourg, mars 1967

 *

Ce texte était suivi des Documents relatifs à l’éclatement de l’internationale situationniste suivants :

La vérité est révolutionnaire.

Circulaire de l’I.S.

De la merde en milieu situationniste.

Attention ! Trois provocateurs et son complément : « Un produit des Scheidemann-Noske ».

Rien que la merde mais toute la merde.

(À suivre)

Documents situationnistes – La révolte des garnaultins comme si vous y étiez / 3



Dans ses tentatives pour échapper à la séparation abstraite entre une théorie pure qui découvre les vérités et une pratique pure qui les applique, l’Internationale situationniste a résolu illusoirement cette opposition dans la pratique du groupe d’avant-garde. Une telle transcription pratique d’exigences théoriques ne pouvait que laisser les laisser dans leur abstraction initiale, malgré ce semblant de réalisation concrète. Les problèmes réels qui se posent à l’ensemble du mouvement révolutionnaire, notamment celui de la scission entre la théorie et la pratique, entre le sujet et l’objet, entre le groupe et l’organisation, ne trouvent actuellement à l’Internationale situationniste qu’une solution idéologique.

Variété particulièrement subtile et puissante d’idéologie, elle prétend s’opposer à toutes les idéologies, y compris à l’idéologie spéciale de l’anti-idéologie, elle culmine dans une idéologie de la cohérence. À l’I.S. ce concept qui relève de la logique formelle, devient idéologique dans une éthique kantienne du devoir-être. C’est le souhait désincarné d’une adéquation immédiate entre la théorie et la pratique (ou entre différents secteurs de la vie sociale). C’est un concept essentiellement non dialectique ; il permet à l’I.S. d’éluder logiquement la question de l’organisation (depuis Lukacs tout le monde sait que la seule médiation entre la théorie et la pratique réside dans l’organisation). C’est la société dominante, régie par les impératifs de la marchandise qui tend à une cohérence toujours battue en brèche par le développement historique, et c’est une des fonctions de l’idéologie de présenter cette cohérence existant hic et nunc. En même temps, ce concept de cohérence s’applique parfaitement à la réalité de l’I.S. : une unité extérieure et abstraite entre ce qui est affirmé théoriquement et ce qui est vécu, accompagnée d’une nouvelle forme d’idéologie et d’une conception logique de la totalité. Toute cette idéologie de la cohérence ne manifeste finalement que la cohérence de l’idéologie.

La synthèse finale du sujet et de l’objet, le dépassement de la scission entre la théorie et la pratique, résultant de la division du travail et donc des exigences de la marchandise et de l’économie, n’ont assurément pas la moindre chance d’obtenir un quelconque semblant de réalisation dans le cadre d’un groupe restreint, même et surtout si celui-ci prétend être la préfiguration de l’ordre à venir ! Les oppositions mortelles qui fragmentent le monde actuel ne sauraient évidemment avoir de dépassement que révolutionnaire18.

À l’I.S. on assiste à un numéro métaphysique relevant d’un hégélianisme quelque peu adapté aux qualités françaises telles que les définit Marx. La résolution de la scission entre le subjectif et l’objectif s’opère dans l’identité incarnée par l’Unique. Le syllogisme se décomposé en proposition majeure, il n’y a pas de révolutionnaires hors de l’I.S., proposition mineure, l’I.S. c’est Debord, conclusion, il n’y a de révolutionnaire au monde que Debord. On ne peut que sourire devant cette prétention dérisoire à vouloir confisquer la révolution.

Une telle démarche relève d’une conception aristocratique de la révolte. Une révolution se réduit à un grand jeu de société où il importe avant tout d’accomplir de « belles actions » dans lesquelles il est  ensuite possible de se contempler avec une complaisance précieuse. Debord, véritable « Gondi » de prisunic, ne fait que parodier le désenchantement d’un cardinal qui, face à la trivialisation de vie quotidienne, jouait en se regardant jouer le jeu esthétique d’une lutte sans espoir face à la monté de l’appareil bureaucratique-bourgeois.

Dans la mesure où il faut admettre qu’il existe une certaine continuité entre la théorie et la pratique dans la « praxis » situationniste globale, on ne peut dire que la théorie de l’I.S. est bonne et sa pratique mauvaise, même en expliquant ce fait par la part importante d’idéologie (au sens classique : décalage entre ce qui est dit et ce qui est fait) qu’elle secrète. Cette continuité existe au niveau de la logique. Debord fait un usage logique de la dialctique14. Bien que prétendant avoir été la seule à « maintenir le drapeau de la totalité » dans un monde de la séparation et de la spécialisation, l’Internationale situationniste, en la personne de Debord, n’a jamais développée que des totalisations formelles, au sens de la plus étroite logique formelle15. Une théorie (et une pratique) uniquement antagonique au vieux monde de la réification ne peut échapper à la logique de ce monde même si elle prétend en diverger fondamentalement par le contenu, car elle se condamne par là-même, à rester emprisonné dans une forme commune, la forme marchande et spectaculaire. La faillite de l’I.S. manifeste, une fois encore, l’étonnante cohérence du monde dominant qui absorbe jusqu’aux manifestations apparemment les plus extrêmes du radicalisme.

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13. L’impuissance de l’Internationale situationniste à inscrire sa radicalité dans le monde réel s’est retournée contre elle dans un ersatz de cette pratique absente, la recherche mystique d’un perfectionnisme au niveau du groupe : « Il importera donc au plus haut point que nous nous représentions sans la moindre ambiguïté (au niveau du groupe, la purification du noyau et l’élimination des résidus semble maintenant accomplie). » Cf. I.S. n° 8, p. 47.

14. Ceci est manifeste partout, notamment dans l’usage quasi-ontologique qui est fait du concept de cohérence.

15. L’Internationale situationniste n’échappe pas à la dialectique de la totalité et du totalitaire. Ses totalisations ne s’insèrent pas dans une praxis réelle mais se  développent au contraire de façon autonome pour être ensuite imposés de l’extérieur à une pratique séparée. L’I.S., avec une suffisance béate, érige son point de vue séparé en point de vue de la société dans sa totalité. À cet égard les pratiques de Maximilien Debord rappellent  avec insistance celles des révolutionnaires bourgeois de 1793 dont Hegel donne cette remarquable analyse : « Pour que l’universel parvienne à une opération, il est nécessaire qu’il se concentre dans l’Un de l’individualité et place à la tête une conscience de soi singulière ; toutefois tous les autres singuliers sont ainsi exclus du tout de cette opération et y participent seulement dans une mesure limitée […]. Cette universalité, en effet, qui ne se laisse pas conduire à la réalité par l’articulation organique et se fixe pour but de se maintenir dans sa continuité indivise […] se divise dans l’universalité simple, inflexible, froide, et dans la discrète,  absolue, dure rigidité de la ponctualité égoïstique de la conscience de soi effective. »

Mais si ce moment correspond pour les révolutionnaires bourgeois à l’époque où ols ont fini « effectivement avec l’organisation réelle », à l’I.S. cette destruction ne s’est opérée que dans le domaine de la pensée pure. L’I.S. saute le moment de la révolution radicale pour parvenir plus vite à celui de sa retombée.


(À suivre)