mercredi 18 décembre 2013

Histoire belge



Entrée de Gérard

À supposer aux esprits une constance pareille aux battements du cœur ou de la marche monotone, l’entrée de Gérard dans ce cercle d’homme n’alla pas sans dérèglements intérieurs dont il fut long à amortir les soubresauts. L’homme de la plaine qui s’en allait vers l’est et qui connut la montagne hérissée de mirages, puis d’autres mers, — qu’il lui semblait difficile de ne les calculer qu’en fonction des plans et des couleurs nouvelles qu’elles lui présentaient, étendues verdoyantes ou nacrées, densités blanches des nuages qui bougeaient à la surface de prairies inondées, approches délicates des choses auxquelles il convient que rien ne ressemble, que rien ne brise, que rien ne retient, pareilles aussi aux gestes parfaits du sommeil. / Pour Gérard, qu’une singulière solitude avait peu à peu mené aux plus perverses, au plus équivoques manœuvres et qui tenait les hommes non pour les points sensibles du mystère mais pour des figurants faiblement agités au milieu d’un décor familier, l’on peut dire qu’une inverse démarche l’amenait à tenir pour semblables aux siennes les démarches de ceux qu’une circonstance poussait à nouer avec lui des rapports moins évasifs. Maintenant, il se plait à fixer, à la manière des épreuves photographiques, deux instantanés qu’il oppose voluptueusement dans sa mémoire et qui figurent l’entrée de Gérard parmi les hommes puis on silence parmi les hommes délibérément maintenus à l’écart. / C’est ainsi qu’il en est venu à introduire dans la complexité croissante de la partie qu’il mène, certaines naïvetés calculées et quelques feintes volontaires.

Paul Nougé

Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes – Commentaire / 1



Avant-propos

Un correspondant particulièrement borné et malveillant a cru bon de me renvoyer à la recension du livre de Janover faite par l’un de ses semblables sur un blog qui se flatte de tourner en rond dans la nuit (de l’esprit) — où, comme chacun sait, tous les ânes sont noirs même quand ils sont à jeun. Celui-là a cru comprendre que Janover n’aimait pas Debord et trouve son livre « malhonnête ». La preuve, dit-il, c’est que Janover écrit que « les situationniste[s] étaient des enfants de la bourgeoisie », alors que chacun sait qu’un groupe qui comporte « un fils de cheminot » et « un fils de docker » est incontestablement une organisation prolétarienne.

Donc le « malhonnête » Janover « en profite pour régler ses comptes avec les situationnistes » Notre chroniqueur d’occasion croit bon d’ajouter : « comme si c’était encore de saison ». Pourtant il devrait savoir qu’il n’y a plus de saisons depuis que l’on a vu « par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître » sur la « planète malade ». Passons.

« Dans cet ouvrage les approximations et les erreurs sont très nombreuses, elles concernent surtout Guy Debord que Janover décidément déteste encore bien qu’il soit décédé depuis maintenant près de 20 ans. », écrit-il, scandalisé — mais quand on déteste, on ne compte pas (allez demander à Voyer qui en sait quelque chose).

Voyons donc de quoi il retourne précisément dans ce livre qui « manque de science autant que de dignité ».

(À suivre)

mardi 17 décembre 2013

Lectures – Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes / 2



Extraits* choisis (suite) :

La Société du spectacle de Guy Debord a servi de bréviaire révolutionnaire à l’intelligentsia radicalisée, sûre désormais de ne jamais être prise en défaut. Nulle possibilité, en effet, de retrancher si peu que ce soit de ce qu’il annonce, car nous sommes avec ce texte à la fin de l’histoire, la révélation de l’esprit qui se définit soi-même comme esprit absolu. Et de fait, la révolution dont il expose la loi est thèse, antithèse et synthèse à la fois, et ne laisse rien au hasard, et surtout pas le hasard lui-même qu’il est préférable d’intégrer à l’ordonnancement des événements. Les maximes, en forme de sentences, sur « le spectacle » égrenées au fil des pages fournissent la réponse aux problèmes avant même que la question soit posée, si bien qu’il faudrait les classer par ordre alphabétique pour en faciliter l’utilisation.
[…]
Ce fin mot de la critique a consisté à subsumer toute la sphère de la production culturelle dans la sphère de la représentation idéologique et peu à peu tout rapport dominant fut proclamé « spectacle ». Faut-il y voir une illustration de ce que Marx dit de la « chasse au mot magique » et « des vertus miraculeuses du mot transcendant », le mot qui « joue parmi les mots le même rôle que l’homme-dieu-rédempteur parmi les hommes ».
[…]
Le principal théoricien situationniste a laissé sur son bureau une note à l’intention des générations futures : « Guy Debord a écrit sur cette table La Société du spectacle en 1966 et 1967 à Paris au 169 de la rue Saint-Jacques. » Nous savons donc à quel endroit s’est écrit l’Histoire et à quelle date elle a pris fin, car point n’est besoin d’y ajouter un mot pour en connaître le sens, pour savoir où se trouvent pour l’âme pensante des situationnistes « le point culminant et le point final du processus universel » que Nietzsche plaçait ironiquement à l’endroit occupé par le maître de Berlin [Hegel]. Chassez le ridicule, il revient au galop !
[…]
Toutes les représentations critiques – politiques, juridiques, morales, religieuse – ont été subsumées sous la sphère de la représentation idéologique rebaptisée spectaculaire marchande et comme telles changées en chose autonomes, pures fictions qui se substituent aux vrais liens de la société humaine. De sorte que la critique n’a plus besoin désormais de faire appel à d’autres catégories qu’à celle du spectacle pour libérer le monde des illusions grâce auxquelles les idéologues aux ordres obscurcissent les esprits. Il suffit de proclamer « spectacle » la conscience politique, juridique, morale, religieuse qui se dresse devant nous pour que toute explication devienne superfétatoire. Ainsi le « spectacle » a-t-il changé la marchandise en une véritable abstraction, expression du fétichisme de la domination qui prend le pas sur les conditions sociales de l’exploitation, baptisée « économisme ». Si bien que l’on peut dire que dans le monde réellement renversé les situationnistes sont la conscience renversé de ce monde, un instant du faux qui par la vertu du verbe révolutionnaire se prend pour la vérité.
[…]
Le trait de génie de l’Internationale situationniste, ce fut de comprendre assez vite, à la lecture des écrits d’autres mouvements marginaux, qu’il était possible, au lieu de se mettre à côté des partis, de mettre de côté les partis et de récuser l’idée même d’organismes représentatifs nécessaires pour la prise du pouvoir. De se libérer ainsi des partis et de comprendre de quel point de vue il leur fallait réapprendre à juger l’histoire pour se retrouver toujours du bon côté ! Ce sera, grâce au détournement « radical » de l’histoire du mouvement ouvrier, la découverte de la théorie des Conseils, expression du spontanéisme absolu, qui greffera sur la révolte de Mai 68 l’appel à un pouvoir ouvrier d’autant plus disert qu’on pouvait le faire parler à la demande. Cette plasticité en fera l’instrument idéal pour condamner tous les anciens modèles, avec la certitude qu’ils ne viendront nulle part infirmer ce que l’on disait d’eux.
[…]
La théorie des conseils qui fleurira sur les murs de 68 sous l’espèce du « conseillisme », arrive à point nommé. Et elle sera d’autant plus précieuse que rien ne correspondait dans la réalité aux conditions sociales et politiques qui, un court moment, avaient assuré à ce mouvement un prolongement radical, comme tentative d’opposer à l’hégémonie des pratiques bolchéviques dans le mouvement ouvrier des modes d’expression de la démocratie directe ; et démontrer qu’il pouvait exister une véritable alternative à la démocratie de la représentation.
[…]
La révolution des conseils n’a pas répondu à l’appel de Mai 68 ? À qui la faute si les exploités n’ont pas su entendre les trois coups ! On leur avait pourtant demandé de rester à l’écoute !
[…]
Le subversif-conforme est maintenant l’âme même du milieu intellectuel, son idéologie dominante, et quelles en sont les deux références centrales ? Le surréalisme en ce qui concerne l’esthétique de la vie quotidienne, les situationnistes en ce qui concerne l’esthétique de la vie politique. Dans les deux cas, complémentaires, la double conscience se rapporte à la pratique du détournement qui fait du principe de contestation le principe du conformisme, et de la subversion le dernier des arts, que nul autre ne peut « dépasser » puisqu’il prend à tous et ne doit rien à personne.
[…]
Dans la constellation des avant-gardes, l’Internationale situationniste n’occupait pas à sa naissance la place d’une planète de première grandeur. Il lui a fallu, avant d’y parvenir, capter la lumière d’étoiles moins clignotantes – de Socialisme ou Barbarie à Information et correspondances ouvrières, de Front noir à Spartacus, des Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils à d’autres groupes radicaux ! –, en faire un seul faisceau baptisé du nom du groupe et surtout comprendre ce que les autres, pour la plupart pétris d’idéologie marxiste, ne pouvaient même pas concevoir : que les représentants de l’intelligentsia sensibles à ce rayonnement réclamaient d’autres moyens et d’autres centres d’intérêt que ceux venus de l’avant-guerre ; qu’ils rêvaient d’être éblouis par le suprême éclair de la modernité, la foudre brandie par un Jupiter olympien qui porterait plus haut, plus loin les couleurs de la subversion. C’est le génie de l’Internationale situationniste d’avoir su trouver le lieu et la formule de cette radicalité que recherchait une nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle qui voulait entrer dans la carrière en écartant les ainés.
[…]
« J’ai mérité la haine universelle de la société de mon temps, et j’aurais été fâché d’avoir d’autres mérites aux yeux d’une telle société. » Quand on sait ce qu’il advint d’une telle « haine » et qui la nourrissait, on peut se demander à quoi elle correspond, et ce qu’il en est de son histoire. Et on comprend mieux ce qui pousse certains à s’en délecter et à la porter en sautoir ! Cette phrase est comme l’écho, retouché avec soin, d’une remarque de Heine et aussi de Marx qui, au lendemain de la Commune, s’enorgueillissait d’être devenu la bête noir de la réaction. Pour insupportable qu’il puisse alors paraître, l’auteur de l’Adresse n’en exprimait pas moins une vérité indéniable. Peut-on en dire autant de ceux qui ont fait de cette « haine universelle » fantasmée les moyens de se fabriquer une célébrité à la mesure de leur rêve ? Et qui n’hésitent pas  à présenter partout leurs stigmates sur l’autel du sacrifice. Adorateur de l’image que l’on renvoyait de lui-même, Guy Debord, ne se lassera pas de graver partout où il pouvait : Subversion, j’écris ton nom !


[Je donnerai prochainement un commentaire de l’ouvrage d’où sont tirées ces citations.]

Le vieux et la formule



« La valeur est l’annonce faite à Marie de la possibilité d’un échange. Amen ! »

Voyer a toujours eu un sens remarquable de la formule qui est aussi bien sens de la formule remarquable. Il y a bien sûr la proposition majeure : « L’économie n’existe pas. » qui exprime avec une économie de moyen indépassable l’essence de sa critique. Mais c’était là l’aboutissement d’une longue et laborieuse recherche sur le mystère de la valeur qui l’aura amené à la proposition : « La valeur est un échange effectué en pensée. » Il en donne aujourd’hui — manifestement à la suite d’une « illumination » — une formulation plus poétique qui ne devrait pas manquer de marquer les esprits.

lundi 16 décembre 2013

Lectures – Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes / 1



Extraits* choisis :

C’est par ce qui fut de lui un échec que le surréalisme reste vivant parmi nous, comme Révolution surréaliste donc, une utopie qui nous indique maintenant encore un des chemins à prendre. En revanche, la réussite des situationnistes signe leur arrêt de mort, mort célébrée comme promesse de vie éternelle par tous les prédicateurs de la subversion, servants de la révolte absolue qui n’en finisse pas de faire du passé table de presse. Ironie de l’histoire : le soulèvement de Mai 68 n’ouvre d’avenir qu’à ceux dont il prétendait annoncer la fin.
[…]
La révolte est devenue avec les avant-gardes objet patrimonial, exploité comme tel, et les expositions révèlent aux yeux du grand public que le refus et les gestes de provocation des artistes maudits étaient finalement compatibles avec la consécration. […] La part irréductible, c’est ce qui échappe à cette fatalité, la liberté de ne pas accepter cette reconnaissance, le refus d’être l’objet digne de figurer un jour sur les panneaux publicitaires qui annoncent chaque fois le nom d’un des dieux de la Subversion que le Volvoce porte sur l’un de ses tentacules.
[…]
Aucune société n’avait jusqu’ici fait de la subversion et du non-conformisme la moteur de son évolution. Avec la bourgeoisie la dynamique de la production a rencontré la soif de nouveau des élites intellectuelles créatrices jusque-là tenues en laisse et qui incarnaient le non-conformisme. C’est à un changement de sens que le capitalisme a convié ses défenseurs, et pour y parvenir, il a lâché la bride à certains de ses adversaires. Aux avant-gardes donc de procéder à un renversement de toutes les valeurs, quitte à laisser ensuite aux institutions le temps de l’adaptation et du tri.
[…]
Surréalistes et situationnistes ont été chacun dans leur domaine les inspirateurs, les maîtres à penser et les maître d’œuvre d’une culture désormais vouée à la subversion, au non-conforme qui définit le sens de la postmodernité et qui réclame un mode de régulation socioculturel où la nouveauté est reine. Aussi bien, les théoriciens de la nouvelle couche sociale, bien décidés à en découdre avec l’ancien mouvement ouvrier et à régler son compte à l’ordre moral dont le gaullisme et le PC avait hérité, ces théoriciens n’hésitent pas à puiser dans le corpus encore largement inexploré de la défunte ultra-gauche. L’Internationale situationniste inspirera cette forme particulière de la critique sociale, les surréalistes lui offriront le modèle esthétique conforme, et c’est ainsi que la culture entrera en modernité permanente, mais sur une base sociale inchangée, à l’intérieur des mêmes catégories aliénées.
[…]
La part bénie du surréalisme, l’art, devient la part maudite, et les situationnistes s’inscrivent donc au-delà de l’art. Ils dépassent la notion même de dépassement, mais ce saut, la négation de la négation, les ramènent à ce que le surréalisme avait dépassé dans Dada, à savoir la fonction pure d’avant-garde, incarnée jusqu’à la caricature par les dadaïstes. On ne supprime pas une contradiction en en rayant l’un des termes : l’art. On s’enferme dans l’autre terme, la politique, qui s’empare de la totalité. L’unité brisée est ainsi reconstituée de manière fantasmatique dans et par la théorie

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* Louis Janover, surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka.


(À suivre)