Un correspondant m’a (opportunément) remis en
mémoire la brochure des « vilains Garnaultins » contre Debord : L’Unique et sa propriété. Je ne l’avais
pas relu depuis pas mal de temps ; et, ma foi, ça tient la route. C’est l’une
des rares critiques « de l’intérieur » sur Debord & Co. Si l’on
passe outre le jargon daté de l’époque (on a vu pire après), la critique ne
manque pas de pertinence. Je donnerai prochainement ce texte en feuilleton,
suivi d’un bref commentaire.
mercredi 26 décembre 2012
mardi 25 décembre 2012
Guy Debord et l’Internationale situationniste – Sociologie d’une avant-garde « totale » / Commentaire 29
Revenons au positionnement de Debord dans le
milieu des avant-gardes et à sa technique de démarquage : « […] selon
un mouvement typique des successions entre avant-gardes, Debord prend le
contre-pied des positions d’Isou. Pour schématiser, il reprend à son compte le
refus surréaliste de l’art, et, dans le même temps, refuse le refus isouien du
refus surréaliste de l’art… En retour, dépositaire de nombreuses thématiques
issues du surréalisme, il doit s’en démarquer pour ne pas apparaître comme
opérant un simple retour à un courant passé (et, qui plus est, routinisé), ce
qu’il fait par un travail de dénomination et d’“inversion des
polarités”. »
Il faut insister sur cette technique
« d’inversion des polarités » dans laquelle Debord est passé maître.
C’est à la fois simple et efficace : il suffit de prendre le contrepied
des positions de l’adversaire tout en conservant ses objectifs. Voyons ce que
cela donne avec le surréalisme : « Debord qui connaît le principe du
fonctionnement du champ (le renouvellement, le dépassement), opère surtout un
travail d’“inversion systématique de polarité” lui permettant de produire une
position propre par rapport au surréalisme – et ceci Boris Donné l’a bien perçu
et bien décrit (au point que je lui emprunte cette expression).
Traditionnellement, le surréalisme cherche à dépasser le rationalisme dit
“scientiste”, jugé mortifère. À cette fin, il vise à “l’exploration de
l’inconscient” par “l’image poétique”, les rêves, l’automatisme, etc. De même,
il se veut attentif aux “hasards objectifs”, conçus comme des révélations
mystérieuses de désirs inconscients. Dans les années 1950, le surréalisme
privilégie encore les pôles de l’“imaginaire” et de “l’irrationnel”. […] Tout
en reprenant implicitement le projet surréaliste de “transformer le monde et
changer la vie” (défini comme “programme minimum”), Debord entend pour sa part
agir sur les “comportements”, les “gestes” (plutôt que “l’esprit”) en
intervenant sur les “cadres” de l’existence (la “construction de cadres
nouveaux”), le “milieu”, “l’ambiance” (plutôt que sur l’exploration des “images
poétiques”). Il valorise le conscient contre l’inconscient cher aux
surréalistes (“l’utilisation consciente du décors”, “la construction consciente
de nouveaux états affectifs”, etc.). Il valorise également le “rationnel”
contre “l’irrationnel” […]. Enfin il se tourne vers la “construction délibérée”
plutôt que vers les résultats du “hasard”. / […] / En d’autres termes, Debord
défend (dans las années 1950 surtout) une rationalisation du monde à travers
une intervention consciente sur les lois
qui déterminent mes mouvements de la passion. / Ceci s’accompagne d’un rejet de
l’intérêt surréaliste pour les pensées ésotériques (le spiritisme, l’alchimie,
la théosophie, la parapsychologie…). »
Une autre des techniques mises en œuvre part
Debord dans son positionnement, consiste à apparaître sous différents masques (choisis)
de « maudits ». Citons encore une fois Apostolidès : « Dès
le début de sa carrière, Guy Debord est fasciné par les figures romantiques de
bandit, qu’ils aient réellement existé ou qu’ils sortent d’œuvres littéraires.
À côté de Lacenaire, on rencontre au hasard les noms de Gilles de Rais ou de
Jack l’Éventreur, comme d’individus dont il glorifie la conduite. Parmi les
figures littéraires de criminels, le personnage de Fu-Manchu, tiré des roman de
Sax Rohmer, tient une place importante dans la constitution de l’imaginaire
debordien. » Poursuivons. « À côté de cette mise en scène de
“l’intransigeance” on trouve souvent la mise en scène d’une posture du
“séditieux”. Boris Donné montre en effet comment, dans ses Mémoires, réalisées en 1958, Debord, par un jeu de références (jeu
autorisé par la technique du détournement), se projette dans des figures
“radicales” et “intransigeantes” de “bandits” et autres “séditieux marqués du
sceau de l’infamie” tels Robespierre, le Cardinal de Retz, ou encore Cromwell.
On retrouve cette même image, par exemple, dans la “préface” réalisée en 1964
par le peintre Asger Jorn (alors ancien membre de l’I.S., resté un ami de
Debord et un mécène de l’I.S.) d’une brochure dans laquelle Debord présente
rapidement ses œuvres cinématographiques (brochure intitulée Contre le cinéma, financée par Jorn).
Dans cette préface intitulée Guy Debord
et le problème du maudit, Jorn fait l’éloge du cinéaste situationniste.
Notons que ce texte, corrigé par Debord lui-même, et relevant du genre de la
préface élogieuse, indique sans doute autant l’image que ce dernier entend
donner de lui-même, que l’image que Jorn se fait réellement de lui. / Ce texte
vise clairement à faire de Debord une légende, un mythe : Jorn le présente
comme une “personnalité énigmatique” et en fait un portrait en tout point
“scandaleux”. […] »
(À suivre)
Guy Debord et l’Internationale situationniste – Sociologie d’une avant-garde « totale » / Commentaire 28
À propos de l’influence surréaliste qui
apparaît visiblement dans l’orientation de l’I.L. au moment de la relation
intense entre Chtcheglov et Debord, et notant en même temps la dévalorisation
dont fait l’objet le surréalisme de la part de Debord, Eric Brun écrit,
« Les écrits surréalistes apparaissent pourtant déterminant dans les
diverses prises de position de l’I.L., y compris dans l’intérêt qu’elle porte à
la ville. Tout d’abord, il faut noter que l’enjeu mis en avant par les
lettristes-internationaux dans l’emploi de la “ville” est la même que celui qui
présidait à “l’automatisme” surréaliste dans les années 1920. Dans son Histoire du surréalisme, Maurice Nadeau
écrit à propos de la découverte de l’inconscient freudien et de
l’automatisme : “Il existe des forces inconnues qui nous régissent, mais
sur lesquelles nous pouvons espérer agir. Il n’est que d’aller à leur
découverte.” Il s’agit bien de cela avec ce qui sera appeler par l’I.L. la
“psychogéographie” : découvrir par une investigation des villes des forces
qui déterminent le comportement afin d’agir sur elles. Comme “l’automatisme”
surréaliste en son temps, l’urbanisme est à l’époque “envisagé comme un moyen
de connaissance […]”. Plus encore, comme le montre Boris Donné, il semble bien
que ce soit au contact des écrits surréalistes – Le Paysan de Paris d’Aragon, Nadja
ou encore Pont-Neuf de breton – que
la réflexion sur la ville comme terrain poétique et possible outil pour agir
sur la vie émerge parmi les lettristes-internationaux. »
Brun ajoute : « Pour expliquer le
paradoxe que, alors que l’I.L. entend dépasser les avant-gardes précédentes,
elle reprend dans un premier temps, pour une large part, des idées déjà
formulées par les surréalistes, Boris Donné fait l’hypothèse que de telles
idées auraient été importées dans l’I.L. par Chtcheglov, à l’insu de Debord qui
ne les connaît pas. Ce dernier aurait été embarrassé en découvrant après coup
cette influence surréaliste, ce qui aurait contribué à rompre l’amitié avec
Chtcheglov, et ce qui l’aurait conduit à tout faire pour “occulter” les sources
surréalistes des propositions de l’I.L. sur la dérive et le projet d’une ville
nouvelle. » Brun ne croit pas à cette hypothèse ; avec raison. En
effet, il apparaît que le jeune Debord s’intéressait trop aux surréalistes pour
pouvoir se laisser tromper par une importation frauduleuse d’éléments de cette
provenance. D’autant plus que le surréalisme (et Breton) est — et restera — le
modèle à dépasser pour Debord.
En effet le lettrisme isouien, même s’il y a
fait ses classes, ne pouvait être pour Debord qu’un passage transitoire. Eric
Brun écrit : « Dans l’I.L. Debord entend ainsi porter à son tour le
projet “radical” de l’avant-garde surréaliste (“transformer le monde” et
“changer la vie”). […] / En d’autres termes, à côté d’un procès de
l’esthétique, on retrouve chez Debord et
l’I.L. un procès de l’inscription sociale de l’art, un procès du “monde de
l’art” actuel. […] / Un tel refus permet de retrouver la radicalité surréaliste
des premiers temps et de disqualifier la posture “mégalomaniaque” adoptée par
Isou. Cette posture est jugée ridicule par Debord, comme l’indique sa lettre de
1953 à Wolman, dans laquelle Debord assimile le discours d’Isou sur
l’immortalité à un prêche religieux ; “beau” peut-être mais surtout
“dérisoire” : “J’en fini donc avec les prêches d’Isou. Leur ton à la Bossuet
m’a toujours beaucoup plu parce qu’il nie le monde donné et le méprise. Mais
c’est au nom d’une transcendance presque aussi minable que Bossuet.” »
(À suivre)
dimanche 23 décembre 2012
Guy Debord et l’Internationale situationniste – Sociologie d’une avant-garde « totale » / Commentaire 27
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer sa
rencontre déterminante avec celui qui fut pour le jeune Debord un « frère
jumeau » : Ivan Chcheglov alias
Gilles Ivain. En effet cette amitié entre les deux hommes ne peut pas être
considérée comme un épisode parmi les dautres du « grand jeu »
situationniste auquel Debord n’a cessé de jouer. Il est regrettable qu’Eric
Brun ne lui accorde pas la place qui lui revient de droit : la première —
et la dernière, puisque le vieux Debord le réintégrera in fine dans la « geste héroïque » dont il fut la figure emblématique.
Brun retient surtout le Formulaire pour un urbanisme nouveau que Debord ne
pouvait manquer d’inclure dans le numéro d’ouverture d’I.S. — avec hommage convenu au « camarade » disparu ;
et un vague appel à un retour éventuel.
Brun met en rapport « la recherche d’un
nouvel urbanisme » qui constitue un thème central pour les lettristes
internationaux à l’époque et la rencontre de Debord et Chtcheglov — à juste titre : « Ces
proposition [relatives à un urbanisme unitaire] se sont construites en lien
avec un nouveau membre de l’I.L., Ivan Chcheglov. […] Contre Le Corbusier,
accusé d’écraser l’homme sous des “masses ignobles de béton armé”, il s’agit
d’inventer, par l’intermédiaire d’une architecture dont “l’aspect changera en
partie ou totalement suivant la volonté de ses habitants”, de “moduler la
réalité, de faire rêver”. » Le Formulaire
sort tout droit des expérimentations effectuées par les deux
« frères » pendant leur brève et intense relation ; mais quand
il paraîtra Chtcheglov aura déjà disparu à l’horizon, dériveur malheureux, abandonné
aux vents mauvais par son « frère » Guy, qui continuera à jouer sans
lui. Mais tout « partisan de l’oubli » qu’il s’affirmât, il ne pouvait
oublier ce frère-là ; et pour cause : c’est avec lui qu’il devait jeter
les bases de ce qui sera l’essentiel du programme de la futur Internationale
situationniste : « […] Debord et Chtcheglov “expérimentent” et
commencent à théoriser ce qu’ils appellent la dérive […], exploration de
l’espace urbain visant au dépaysement par le passage successif à travers des
ambiances contrastées, ainsi qu’à la connaissance de soi, et qui devra être
pour Chtecheglov l’activité principale des habitants des villes nouvelles. […]
La pratique de la dérive et une nouvelle cartographie serait le fondement de la
psychogéographie comme science expérimentale des déterminismes cachés que les
lieux et leurs décors exercent sur les individus qui les traversent. »
Il est assez difficile de savoir qui, de
Chtcheglov ou de Debord, a joué le rôle moteur dans cet élaboration tant ils
semblent avoir été sur la même longueur d’onde. Cependant, il semble que
l’apport de Chtcheglov ait été déterminant. C’est sans doute lui qui a fait
connaître à Debord le roman de Lev Kassil : Le Voyage imaginaire où deux frères s’inventent un monde de rêve
dont ils entreprennent l’exploration : « “Le monde était pour nous
une rade encombrée de navires, la vie une navigation perpétuelle, chaque jour
un nouveau voyage.” / Dans la Préface un
peu tardive qu’il glisse après les premiers chapitres, Lev Kassil s’attache
à préciser les rapports entre géographie réelle et géographie imaginaire. Il
met aussi en relief les motivations profondes des deux enfants, leur hostilité
à l’égard d’un monde adulte qui leur paraît non seulement fermé mais plus
encore fini. », écrivent
Jean-marie Apostolidès et Boris Donné dans : Ivan Chtcheglov, Profil perdu.
Ils ajoutent qu’« on peut […] relever dans Le Voyage imaginaire deux motifs en résonance avec l’univers intime
d’Ivan. La Schwambranie est la création partagée de deux frères ; elle est
le secret qui cèle leur complicité. Évoquant son enfance dans [un] texte
autobiographique […], Ivan insiste sur sa situation de fils unique et sur le désarroi
qu’elle a fait naître en lui. Il n’est pas excessif de dire que toute sa vie
Ivan sera à la recherche d’un frère, d’un double avec qui construire et
explorer un espace de fiction. Chaque être élu pour tenir cette place dans son
imaginaire, on le verra, sera à la fois une source d’épanouissement et la cause
de son malheur. »
On pourrait remarquer que le jeune Debord se
trouvait dans une situation assez similaire — mais il était plus solide que
Chtcheglov. Un autre point qui rapprochait les deux « frères », Guy
et Ivan, est certainement la méfiance envers les femmes — les mères surtout.
Apostolidès et Donné écrivent : « Cette complicité fraternelle se
fonde aussi sur la mise à l’écart des femmes. Dans le roman de Lev Kassil,
l’invention de la Schwambranie est la conséquence de la perte de la Reine d’un
jeu d’échec. » Cette Reine une fois retrouvée sera enfermée par les deux
frères dans une « belle petite grotte de coquillage, oubliée de
tous », située dans la chambre de la mère, où elle fut « condamnée à
un exil perpétuel ».
(À suivre)
samedi 22 décembre 2012
Guy Debord et l’Internationale situationniste – Sociologie d’une avant-garde « totale » / Commentaire 26
« L’enfance ? Mais c’est ici !
Nous n’en sommes jamais sortis. »
Cette citation, tirée de Critique de la
séparation, est une clé pour la compréhension de l’itinéraire circulaire de Guy Debord. Debord est
resté cet orphelin solidaire, qui s’enfermait dans sa chambre et s’occupait à
découper des figures dans ses illustrés avec lesquelles il s’inventait des
aventures imaginaires. Il n’a pas cessé d’être cet « enfant perdu »
en grandissant ; mais il joue à présent sur une plus vaste scène, avec des
êtres de chairs et de sang, comme il jouait dans le petit théâtre de sa chambre
ses images. C’est ce qu’a bien compris Jean-Marie Apostolidès. Dans sa
recension du livre de Donné : Pour
mémoires, Un essai d’élucidation des
Mémoires de Guy Debord, sous le titre
de : Guy debord : imagier d’un
enfant perdu, il écrit : « La vie intime (sensible et
intellectuelle) de Guy Debord, telle qu’on peut la reconstruire, se présente
comme un forum, une place publique
fermée, ou mieux encore comme un fort
intérieur entouré de remparts successifs qui en défendent l’accès. En
adaptant librement la conception de la structure psychique avancée par Nicolas
Abraham et Maria Torok*, on peut comprendre cette construction mentale comme
une suite de couches ou d’écorces
s’additionnant les unes aux autres pour rendre impénétrable le noyau** obscur
que les deux psychanalystes définissent comme une “crypte”. Plus on avance dans
la compréhension de cette structure défensive, plus on se heurte au secret et à
l’incompréhensible. / Dans le but de se créer comme Moi, de se donner à voir
tout en se protégeant des regards menaçants ou simplement indiscret, Debord
utilise des images dont il contrôle
la forme et la fonction. On peut penser que la mise en place de ce mécanisme
date de son adolescence. Ces images découpées de leur contexte lui servent
d’interface avec le monde extérieur. […] / Guy Debord fabrique le Moi
mythologique à partir du matériau culturel à sa disposition, qu’il transforme
en autant d’images autonomisées. Celles-ci sont comme les cartes d’un jeu dont
il a inventé les figures et les règles, et qui s’apparente au tarot. En
fonction du milieu où il se trouve, il tire tel ou tel arcane. […] »
Apostolidès poursuit : « Les
figures qui forment la substance du moi mythologique détachées du contexte originel
dans lequel Debord les a rencontrées sont comme le prolongement des activités
de découpage auxquelles il s’adonnait au début de l’adolescence. Confronté à
une situation d’angoisse, il la rend supportable en découpant le réel en une
suite de pièces détachées qu’il peut réarranger à sa guise. Mais comme ces
figures sont autant de facettes de son être multiforme, c’est sa propre
personnalité qu’il transforme en individualité clivée. Pour lui je est les autres. / […] Ce système est un jeu, un théâtre socio-psychique
en constante métamorphose. […] Chacune des figures utilisées permet au
situationniste un agrandissement de son Moi et une double mise à distance,
celle de la crypte et celle du monde extérieur. Sa personnalité grand format
fascine ceux qui en découvrent les aspects multiformes. Plus ou moins forcés
d’enter dans le jeu, ces témoins ne demandent qu’à comprendre les règles pour
jouer avec lui. Mais bien vite le situationniste se lasse de ceux qui n’ont que
peu de cartes à leur disposition, ou qui ne respectent pas les règles d’échange
et de circulation par lui seul établies. Il les rejette sans explication,
abandonnant ses partenaires d’un moment à leur déception ou leur chagrin.
Plusieurs sortiront brisés de s’être assis à sa table de jeu. » — Il faut
citer ici le nom du « plus beau » de ces joueurs : Ivan
Chtcheglov.
Terminons-en avec ces citations dont
l’intérêt n’aura pas échappé au lecteur. Apostolidès écrit : « Aussi
longtemps qu’il fonctionne, l’imagier situationniste se présente comme une
collection d’images découpées et investies par Guy Debord de significations et
d’émotions. Le sens n’est pas coagulé mais fluide. […] De plus, ces figures
étant toujours associées à d’autres, elles ne prennent leur pleine
signification que dans leur confrontation mutuelle. Il ne s’agit pas d’images
fixes mais d’un jeu ; c’est moins la carte elle-même qui importe que la
dynamique de la partie. L’imagier permet à Debord de rendre supportable l’excès
de ses investissements émotionnels et aussi de sortir de soi pour entrer en
contact avec l’extérieur. Entre lui et les autres, il place ses images, non
seulement pour garder ses distances et ne pas se sentir envahi, mais aussi pour inviter ses partenaires à jouer. Le jeu se
pratique sur le mode du don/contre-don. Ne peuvent y participer que ceux pour
qui l’investissement émotionnel est aussi fort que le sien. C’est ainsi qu’il
parvient aux rapports passionnés.
Cette structure imaginale complexe
forme la matrice dans laquelle se déroule sa vie intellectuelle ; elle
constitue une vision de monde, une Weltanschauung
[…]. »
___________________
* N.
Abraham et M. Torok, L’Écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987.
** Dans Panégyrique,
Debord donne la citation suivante : « “Car de notre vie, énonçait
rudement en son temps la Règle du Temple,
vous ne voyez que l’écorce qui est en dehors… mais vous ne savez pas les forts
commandements qui sont dedans.” »
(À suivre)
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