Extraits* choisis :
C’est par ce qui fut de lui un échec que le
surréalisme reste vivant parmi nous, comme Révolution surréaliste donc, une
utopie qui nous indique maintenant encore un des chemins à prendre. En
revanche, la réussite des situationnistes signe leur arrêt de mort, mort
célébrée comme promesse de vie éternelle par tous les prédicateurs de la
subversion, servants de la révolte absolue qui n’en finisse pas de faire du
passé table de presse. Ironie de l’histoire : le soulèvement de Mai 68 n’ouvre
d’avenir qu’à ceux dont il prétendait annoncer la fin.
[…]
La révolte est devenue avec les avant-gardes
objet patrimonial, exploité comme tel, et les expositions révèlent aux yeux du
grand public que le refus et les gestes de provocation des artistes maudits
étaient finalement compatibles avec la consécration. […] La part irréductible,
c’est ce qui échappe à cette fatalité, la liberté de ne pas accepter cette
reconnaissance, le refus d’être l’objet digne de figurer un jour sur les
panneaux publicitaires qui annoncent chaque fois le nom d’un des dieux de la
Subversion que le Volvoce porte sur l’un de ses tentacules.
[…]
Aucune société n’avait jusqu’ici fait de la
subversion et du non-conformisme la moteur de son évolution. Avec la
bourgeoisie la dynamique de la production a rencontré la soif de nouveau des
élites intellectuelles créatrices jusque-là tenues en laisse et qui incarnaient
le non-conformisme. C’est à un changement de sens que le capitalisme a convié
ses défenseurs, et pour y parvenir, il a lâché la bride à certains de ses
adversaires. Aux avant-gardes donc de procéder à un renversement de toutes les
valeurs, quitte à laisser ensuite aux institutions le temps de l’adaptation et
du tri.
[…]
Surréalistes et situationnistes ont été
chacun dans leur domaine les inspirateurs, les maîtres à penser et les maître d’œuvre
d’une culture désormais vouée à la subversion, au non-conforme qui définit le
sens de la postmodernité et qui réclame un mode de régulation socioculturel où
la nouveauté est reine. Aussi bien, les théoriciens de la nouvelle couche
sociale, bien décidés à en découdre avec l’ancien mouvement ouvrier et à régler
son compte à l’ordre moral dont le gaullisme et le PC avait hérité, ces
théoriciens n’hésitent pas à puiser dans le corpus encore largement inexploré de
la défunte ultra-gauche. L’Internationale situationniste inspirera cette forme particulière
de la critique sociale, les surréalistes lui offriront le modèle esthétique
conforme, et c’est ainsi que la culture entrera en modernité permanente, mais
sur une base sociale inchangée, à l’intérieur des mêmes catégories aliénées.
[…]
La part bénie du surréalisme, l’art, devient
la part maudite, et les situationnistes s’inscrivent donc au-delà de l’art. Ils
dépassent la notion même de dépassement, mais ce saut, la négation de la
négation, les ramènent à ce que le surréalisme avait dépassé dans Dada, à
savoir la fonction pure d’avant-garde, incarnée jusqu’à la caricature par les
dadaïstes. On ne supprime pas une contradiction en en rayant l’un des termes :
l’art. On s’enferme dans l’autre terme, la politique, qui s’empare de la
totalité. L’unité brisée est ainsi reconstituée de manière fantasmatique dans
et par la théorie
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* Louis Janover, surréalisme et situationnistes
au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka.
(À suivre)