mardi 17 décembre 2013

Le vieux et la formule



« La valeur est l’annonce faite à Marie de la possibilité d’un échange. Amen ! »

Voyer a toujours eu un sens remarquable de la formule qui est aussi bien sens de la formule remarquable. Il y a bien sûr la proposition majeure : « L’économie n’existe pas. » qui exprime avec une économie de moyen indépassable l’essence de sa critique. Mais c’était là l’aboutissement d’une longue et laborieuse recherche sur le mystère de la valeur qui l’aura amené à la proposition : « La valeur est un échange effectué en pensée. » Il en donne aujourd’hui — manifestement à la suite d’une « illumination » — une formulation plus poétique qui ne devrait pas manquer de marquer les esprits.

lundi 16 décembre 2013

Lectures – Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes / 1



Extraits* choisis :

C’est par ce qui fut de lui un échec que le surréalisme reste vivant parmi nous, comme Révolution surréaliste donc, une utopie qui nous indique maintenant encore un des chemins à prendre. En revanche, la réussite des situationnistes signe leur arrêt de mort, mort célébrée comme promesse de vie éternelle par tous les prédicateurs de la subversion, servants de la révolte absolue qui n’en finisse pas de faire du passé table de presse. Ironie de l’histoire : le soulèvement de Mai 68 n’ouvre d’avenir qu’à ceux dont il prétendait annoncer la fin.
[…]
La révolte est devenue avec les avant-gardes objet patrimonial, exploité comme tel, et les expositions révèlent aux yeux du grand public que le refus et les gestes de provocation des artistes maudits étaient finalement compatibles avec la consécration. […] La part irréductible, c’est ce qui échappe à cette fatalité, la liberté de ne pas accepter cette reconnaissance, le refus d’être l’objet digne de figurer un jour sur les panneaux publicitaires qui annoncent chaque fois le nom d’un des dieux de la Subversion que le Volvoce porte sur l’un de ses tentacules.
[…]
Aucune société n’avait jusqu’ici fait de la subversion et du non-conformisme la moteur de son évolution. Avec la bourgeoisie la dynamique de la production a rencontré la soif de nouveau des élites intellectuelles créatrices jusque-là tenues en laisse et qui incarnaient le non-conformisme. C’est à un changement de sens que le capitalisme a convié ses défenseurs, et pour y parvenir, il a lâché la bride à certains de ses adversaires. Aux avant-gardes donc de procéder à un renversement de toutes les valeurs, quitte à laisser ensuite aux institutions le temps de l’adaptation et du tri.
[…]
Surréalistes et situationnistes ont été chacun dans leur domaine les inspirateurs, les maîtres à penser et les maître d’œuvre d’une culture désormais vouée à la subversion, au non-conforme qui définit le sens de la postmodernité et qui réclame un mode de régulation socioculturel où la nouveauté est reine. Aussi bien, les théoriciens de la nouvelle couche sociale, bien décidés à en découdre avec l’ancien mouvement ouvrier et à régler son compte à l’ordre moral dont le gaullisme et le PC avait hérité, ces théoriciens n’hésitent pas à puiser dans le corpus encore largement inexploré de la défunte ultra-gauche. L’Internationale situationniste inspirera cette forme particulière de la critique sociale, les surréalistes lui offriront le modèle esthétique conforme, et c’est ainsi que la culture entrera en modernité permanente, mais sur une base sociale inchangée, à l’intérieur des mêmes catégories aliénées.
[…]
La part bénie du surréalisme, l’art, devient la part maudite, et les situationnistes s’inscrivent donc au-delà de l’art. Ils dépassent la notion même de dépassement, mais ce saut, la négation de la négation, les ramènent à ce que le surréalisme avait dépassé dans Dada, à savoir la fonction pure d’avant-garde, incarnée jusqu’à la caricature par les dadaïstes. On ne supprime pas une contradiction en en rayant l’un des termes : l’art. On s’enferme dans l’autre terme, la politique, qui s’empare de la totalité. L’unité brisée est ainsi reconstituée de manière fantasmatique dans et par la théorie

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* Louis Janover, surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka.


(À suivre)

lundi 9 décembre 2013

Message dans une bouteille



À force de vouloir ménager la chèvre et les chouchous Gérard Berréby va finir par se trouver réduit à manger — et à faire manger — de la sousoupe populaire.

jeudi 5 décembre 2013

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Cette année aura été l’année de la consécration debordienne dont le summum fut, sans conteste, la célébration de le BnF où l’on aura pu assister à cette chose extraordinaire : voir le contempteur de la société du spectacle finalement mis lui-même en spectacle par la société qu’il a pourfendu toute sa vie durant — et quel spectacle !

Cela aura été l’occasion de nombreuses publications autour de la nouvelle icône du spectacle dont j’ai rendu partiellement — et souvent partialement — compte. Je voudrais en ajouter encore deux dont je parlerai quand je les aurais lu ; à savoir :

Andrew Hussey, Guy Debord, L’influence d’un révolutionnaire français sur le reste du monde, Éditions Globe.

Louis Janover, Surréalistes et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka.

*

À noter aussi une réédition de l’Histoire désinvolte du surréalisme de Raoul Vaneigem (alias Jules-François Dupuis). « Écrite vers 1970, à la demande d’une maison d’édition française qui projetait de la publier dans une collection destinée aux lycéens », nous dit Vaneigem dans son Avant-propos à la présente édition chez Libertalia. Malgré le fait qu’il ait été « écrit à la hâte » et sur un«  ton polémique » qui, déplore Vaneigem, « porte la marque archaïque d’une époque où il était de bon ton de mordre en argumentant » — mais il s’agissait surtout d’aboyer plus fort que les autres —, il continue à revendiquer « sa partialité » — ce en quoi, il a raison. Cette partialité qui porte la marque du radicalisme situationniste jusque dans la désinvolture, en fait encore un livre plaisant à lire jusque dans ses outrances.

On ne le suivra cependant pas dans l’affirmation que, nonobstant le fait « que les situationnistes n’aient pu empêcher l’idéologie situationniste – le situationnisme – de se répandre en remugles de mondanité, la radicalité de leur pensée demeure intacte et poursuit son chemin. » Que les situationnistes en général — et leur général en particulier — n’aient pu empêcher le situationnisme de se répandre est précisément à mettre sur le compte de leur échec dont il sont assurément responsables, au moins en partie ; et que dire de la « radicalité intacte » de cette pensée qui, poursuivant son chemin, a fini par mener Debord tout droit à la BnF ?

On attend avec impatience les entretiens de Gérard Berréby avec Raoul Vaneigem annoncés incidemment à la fin du Catalogue de l’expo-Debord dans la Présentation du fonds Guy Debord de la BNF, à l’occasion d’une Note rapportant le fait que Debord conservait dans ses archives des textes de ses « amis » qui pourront ainsi reparaître grâce à lui. Ainsi : « Considérés comme perdu puis retrouvés dans les archives de Guy Debord, les “Fragments pour une poétique” [qui] constituent le premier manuscrit de Raoul Vaneigem. Le texte figurera en annexe d’un livre d’entretiens  entre Raoul Vaneigem et Gérard Berréby, à paraître en 2014 aux éditions Allia. »

mercredi 4 décembre 2013

Lectures – Confession de Guy Debord / 7



Et il lui faut boire à présent le calice jusqu’à la lie des caves : « “Jamais ne reviendra le mois de mai sans qu’on se souvienne de nous.”, prédisais-je dans mon film le plus célèbre. Sauf qu’en cette pyramide inversée, la bourgeoisie seule se réclame de mon nom. […] Ce que nous appelions de nos vœux comme au-delà des plus extrêmes utopies s’accomplit par la gent huppée, dans un monde éphémère ayant banni tout immuable, avec les catégories idéales des traditions qui le fondait. Combien de parcs d’attraction ludiques, aux décors et ambiance révolutionnant la vie quotidienne par des dérives passionnantes ! Combien d’audacieux détournements dans l’industrie publicitaire ! Combien de transformations du spectateur en acteur ! Combien d’abolition des médiations ! Combien situationniste ce monde ! De l’air !... / […] / Dans cette éternité de ténèbres, un éclair zigzague sur les murailles en ruine du réel. Ai-je encore ma place au milieu des cadavres de la grande ville ? »

« “Ils sont quelque part entre l’Achéron et Léthé ces morts qui n’ont pas été régulièrement enterrés par le spectacle”… Les paroles du Gloria, célébrant en latin les plus hautes félicités divines, retentissent en moi comme un De Profundis. D’où vient de me remonter aux lèvres la phrase que je viens de citer, tirée de mes Commentaires sur la société du spectacle… » Mais Debord ne vient-il pas justement d’être enterré en grandes pompes par « le spectacle » ?

Du barzakh où il se désintégre, le spectre termine son improbable confession : « Dans ce livre de méticuleuse désinformation, promptement promotionné par Philippe Sollers, toutes les plus viles intrigues de notre monde paraissent recevoir un éclairage d’origine céleste ; autant que les manigances dérobées au regard des mortels par ces buées dont s’entourent les sommets du pouvoir sont percés à jour par une vision ne pouvant surgir que des entrailles révolutionnaires. Ceci pour établir une identité fallacieuse entre le pouvoir à Cuba et la mafia à Panama… »

Las ! « Ma théorie se condamnait à l’insignifiance pour s’être arc-boutée sur une idée de la totalité léguée par la théologie, puis par la philosophie classique, sans s’être donné les moyens d’explorer les contrées du négatif autrement que par ouï-dire. J’ai colporté jusqu’à la pourriture du troisième âge une image de la rébellion juvénile supposée guider le combat des damnées de la terre, ne faisant qu’illustrer la notion convenue de “bourgeois bohème” déjà raillé par Marx. Toute l’idolosphère en fait aujourd’hui sa matière première, nulle propagande publicitaire ne se concevant plus sans référence à nos manières subversives d’il y aura bientôt cinquante ans. »

É finita la commedia. Vraiment ? « Tiens ! Voici qu’au Gloria de Vivaldi succède le dernier tube de Carla Bruni, dont les paroles – je n’invente rien – évoquent son mari, le très situationniste Nicolas Sarkozy : “Il manie la dialectique quoi qu’en disent les bouffons…” » Ce n’était qu’une bouffonnerie.

À reprendre depuis le début, donc.