lundi 20 mai 2013

Cryptanalyse d’In girum / 12



Commence alors un Discours sur la guerre que Debord a menée avec ces braves et où beaucoup ont disparu. « C’est là que nous avons acquis cette dureté qui nous a accompagné dans tous les jours de notre vie ; et qui a permis à plusieurs d’entre nous d’être en guerre avec la terre entière, d’un cœur léger. […] » ; cette phrase du commentaire coïncide avec le début d’une des séquences filmées à Venise : « Travelling sur l’eau, tout au long des murs de l’Arsenal de Venise. » qui se déroule longuement pendant le commentaire se poursuit. On peut se souvenir qu’au-delà de l’Arsenal, de l’autre côté de la lagune, se trouve l’île de San Michele qui est le cimetière de Venise.

Après une introduction justificative, commence le récit des opérations qui ont été menées sous sa direction : « La première phase du conflit, en dépit de son âpreté, avait revêtu de notre côté tous les caractères d’une défensive statique. […] » À l’écran, la séquence finale d’un film de Raoul Walsh : They died with their boots on (La Charge fantastique) qui montre le massacre des troupes de Custer par les nations indiennes coalisées sous la direction de Crazy Horse : « Le régiment de Custer, formé en cercle, reçoit à coups de carabines les assauts successifs des indiens qui le cernent. Ses combattants tombent l’un après l’autre. À la fin les indiens submergent la position et exterminent les défenseurs. » Cette circularité mortelle qui les enferme est la cause de leur perte. C’est de n’avoir pas su — ni pu — la rompre que Custer et ses homme sont morts. Mais s’enfermer dans un petit cercle — le cénacle des lettristes internationaux — peut être protecteur, dans un premier temps ; mais arrive celui où il faut rompre le cercle : « […] au lieu de se retrancher dans l’émouvante forteresse d’un instant, se donner de l’air, opérer une sortie, puis tenir la campagne, et s’employer tout simplement a détruire cet univers hostile, pour le reconstruire ultérieurement, si faire se pouvait, sur d’autres base. […] » Ce sera le temps de l’Internationale situationniste qui battra la campagne avec quelques succès partiels avant de disparaître* à son tour.

Prend alors place l’hommage longtemps différé à celui qui fut pour Debord plus qu’un compagnon d’arme, un frère : Ivan Chtcheglov alias Gilles Ivain, «  […] celui qui en ces jours incertains, ouvrit une route nouvelle et y avança si vite […] » Frère bientôt perdu, il sera relégué à la périphérie d’une aventure dont il fut pourtant l’un des principaux initiateurs. Ce portrait de Chtcheglov est essentiellement illustré de vignettes tirées de la bande dessinée d’Harold Foster, par exemple : « Prince Vaillant et un autre déguisés. “À l’intérieur de la cité pèse le lourd silence d’u peuple malheureux.” […] » ; « Prince Vaillant passe devant des incendies. » Ou encore : « […] Un homme cheminant à pied. : “Cependant un vagabond  au visage hagard s’approche de la taverne, porteur de nouvelles stupéfiantes (La semaine prochaine : Rome est tombée)”. » On peut entendre là comme un écho et une annonce de la chute de Paris — et encore au-delà celle plus ancienne d’Ilion — qu’il faudra abandonner aux mains de l’ennemi, après une ultime bataille, avant de prendre la route de l’exil. Mais, c’est d’un autre exil, plus dur encore, et dont il ne reviendra jamais que connaîtra le « prince vaillant » à la dérive : « […] un jour malheureux le plus beau joueur parmi nous se perdit dans les forêts de la folie. […] »

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* Le problème de la quadrature du cercle : « C’est en vain que se forma le dernier carré des situationnistes, l’ennemi était au milieu. » (Jean-Pierre Voyer, Le jugement de dieu est commencé in Revue de Préhistoire Contemporaine.)

(À suivre)

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