vendredi 6 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 7

Si on examine la situation à la veille de la création de l’I.S., on s’aperçoit que l’I.L. se réduisait à un petit noyau : Guy Debord, Michèle Bernstein et Gil J Wolman, c’est à peu près tout. (Il faut noter la rencontre avec Asger Jorn en 1954 qui sera, à tous égards, capitale ; nous y reviendrons.) Le n° 2 de Potlatch (29 juin 1954) annonçait : « L’internationale lettriste poursuit, depuis novembre 1952, l’élimination de la “Vieille Garde” […]. » ; suivaient les noms des exclus et les motifs prétendus de leur exclusion. Dans cette « Vieille Garde », on trouve : « Ivan Chtcheglov alias GILLES IVAIN », ce qui est comble ; motif de l’exclusion : « Mythomanie, délire d’interprétation — manque de conscience révolutionnaire. » Le n° 28 (22 mai 1957), dernier numéro de Potlatch, boucle la boucle : « LA RETRAITE / Fillon et Wolman ont été exclus de l’internationale lettriste le 13 janvier. On leur reprochait de puis assez longtemps un mode de vie ridicule, cruellement souligné par une pensée chaque jour plus débile et plus mesquine. » Si l’on voit que Wolman est manifestement ménagé : «  Wolman avait eu rôle important dans l’organisation de la gauche lettriste en 1952, puis dans la fondation de l’I.L. Auteur de poèmes “mégapneumiques”, d’une théorie du “cinématochrone” et d’un film, il avait été délégué lettriste au congrès d’Alba, en septembre 1956. Il était âgé de vingt-sept ans. » et si l’on sait que : « L’un n’exclu pas l’autre. », on peut d’autant mieux comprendre que cette exclusion n’en est une qu’en apparence. Ce qui n’est le pas le cas pour Fillon qui est expédié vite fait : « Fillon n’avait rien fait. » — ce qui après tout aurait pu être considéré comme un titre de gloire : « J’en foutrai jamais une secousse, etc. »

Alors, on en revient à la question : quelle réalité recouvraient l’I.L. et la première I.S. qui en est la suite et pour finir celle qui a été finalement dissoute par Debord ? Voilà ce qu’en dit Jean-Michel Mension : « Je ne sais pas comment il a vraiment vécu la période après la dissolution de l’Internationale situationniste. Je ne sais pas d’ailleurs si l’Internationale situationniste existait avant qu’on la dissolve, si elle a vraiment existé après 68, je ne sais pas ; parce qu’y avait tellement de gens qui se disaient situationnistes, et Guy pouvait pas supporter ce genre de choses ; ça c’était tout à fait contradictoire, là quand on l’a connu ; on sent bien  qu’y a quelque chose qui pour lui est irréversible, y peut pas être dans un groupe qui dépasse, je sais pas… vingt personnes c’est déjà trop, faut en exclure, faut que ce soit effectivement le petit groupe ; alors avec quelques centaines de situationnistes c’était… c’était l’affolement, c’était affreux, fallait fuir : et il a fuit, il a eu raison. »*

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*Interview pour la série de quatre émissions consacrées à l’I.S. sur France Culture en 1996.


(À suivre)

De Mao à Sarko ou : « Nous irons plus loin sans avancer jamais. »

L’ancien « nouveau philosophe » maoïsant André Gluksmann, qui est arrivé lui aussi à pied par la Chine, en a visiblement gardé des séquelles plus graves que son camarade Alain Badiou — du moins si l’on en croit la photo qui illustre un entretien qu’il a donné à Libération où il s’explique sur son sarkozisme, et où il apparaît en vielle momie asiatique affublé de la perruque grisonnante de Mireille Mathieu.

Il y dit entre autres stupidités : « […] mon choix était un choix “athée”. Un choix entre des candidats, pas entre le Diable et le bon Dieu. Il s’agissait aussi de rompre le tabou qui consiste à penser qu’un philosophe ne peut pas voter à droite. » Encore en effort André ! pour voter à l’extrême droite comme Renaud Camus.

Dans le même numéro de Libération daté du jeudi 5 avril, décidément très riche, on trouve un autre passionnant article sur ceux qui sont passés du col Mao au Fouquet’s : « En 2007, ces intellectuels de gauche étaient fasciné par Sarkozy. Cinq ans plus tard, ils en sont, pour la plupart, revenus. » Suit une liste où, outre Glucksmann qui n’en est pas encore revenu mais ça ne saurait tarder, on trouve : Marc Weitzmann, Michel Taubmann, « l’anarcho-maoïste » Olivier Rolin, Stéphane Courtois et Pascal Bruckner, qui n’en rate pas une.

mercredi 4 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 6


C’est ainsi que l’I.L. et l’I.S. des débuts ont fonctionné comme un petit groupe affinitaire — une « secte » — dont le programme était dicté par Debord qui en assurait la direction — ou si on veut l’exprimer différemment : il ne le dirigeait pas au sens strict du terme, mais il s’arrangeait pour n’être entouré que de gens qui étaient d’accord avec lui. Écoutons le témoignage de Ralph Rumney qui fit un passage éclair dans l’I.S. : « […] Guy souhaitait trouver des égaux, mais c’est lui qui devait décider qui était égal à lui ; et dès que certaines personnes — dès l’origine, dès les pré-origines, dès l’internationale lettriste —, dès que quelqu’un manifestait une capacité intellectuelle ou d’analyse, ou d’activité comparable à la sienne, bon il lui laissait faire un peu et puis crac ! […] C’était une des choses les plus ambiguës de Guy. […] Guy était, certes, un autodidacte, quelqu’un de lumineux […] ; mais il a fait autour de lui, avec ses amis, une catastrophe, car il était […] comme ces crabes qui habitent dans [leur] carapace […] ; y rentrait de plus en plus en lui-même […]. Cela dit […] on n’est pas forcément paranoïaque sans raison ; dès fois on est persécuté aussi ; et Guy était persécuté. »*

Debord n’était certainement pas « persécuté » comme l’affirme Rumney — et par qui d’ailleurs ? Mais ce qui est sûr aussi, c’est qu’il se sentait comme un étranger au monde. La référence au gnosticisme est ici particulièrement pertinente :

« Emprisonné, “jeté” dans un monde mauvais et inférieur, le gnostique a le sentiment d’être abandonné, en proie à une immense et atroce solitude, dans le désert, la désolation : il aspire désespérément à un au-delà du monde, vers un domaine qu’il conçoit comme la “vraie vie”, de la liberté, de la plénitude. Nous sommes — c’est un des mots clefs de la gnose — étrangers au monde et, inversement, le monde nous est étranger. »** ; et aussi cette autre citation particulièrement consonante : « Ce qui paraît simple, évident, irréfutable, c’est qu’aujourd’hui comme au temps des gnostiques on voit bien que l’aliénation de l’homme est un problème global qui suppose en effet de supprimer d’abord ses causes économiques, sociales et politiques, mais qui précisément commence — et non finit — à partir du moment où ce premier stade est franchit. »***

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*Interview pour la série de quatre émissions consacrées à l’I.S. sur France Culture en 1996.

** Serge Hutin, Les Gnostiques, PUF.

*** Jacques Lacarrière, Les Gnostiques, métailié.


(À suivre)

L’I.S., Image et Vérité / 6

« […] je pense, c’est très important de connaître quelqu’un au début parce que, comme on dit dans la théorie du chaos, les conditions initiales sont là […] »*, dit Marc, O en parlant du jeune Debord qu’il avait rencontré à Cannes lors de la projection du film d’Isou : Traité de bave et d’éternité.

Il y avait incontestablement chez Debord un profond nihilisme lui-même issu d’un sentiment désespéré de la vie ; et c’est ce nihilisme et ce désespoir sous-jacents qui ont constitué le terreau dont sont sorties l’I.L. et l’I.S. à sa suite ; et qui permettent de comprendre nombre de ses réactions tout au long de sa vie. Voilà ce qu’il écrivait à Chtcheglov à propos d’une lecture qu’il avait faite de Jean Rostand : « Très sympathique “biologiste anxieux” sans “aucune consolation philosophique”. Extrêmement important et moderne (déterminisme, aucune responsabilité, pas de sens à notre action). On peut en tirer à la fois le manifeste nihiliste de Février 53** […] et notre démarche actuelle. »***

Il y a donc au, départ cette vision de la vie quasi-gnostique**** et la décision d’en sortir par tous les moyens et coûte que coûte.

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* Interview pour la série de quatre émissions consacrées à l’I.S. sur France Culture en 1996.

** Il s’agit du Manifeste paru dans le n°2 d’internationale lettriste, qui commençait par : « La provocation lettriste sert toujours à passer le temps. » et finissait par : « Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement, sinon la Terreur. »

*** Guy Debord, Le Marquis de Sade a des yeux de filles, Librairie Arthème Fayard.


**** « Si le gnosticisme n’était qu’une série d’aberrations doctrinales propres à certains hérétiques chrétiens des trois premier siècles, sont intérêt serait purement archéologique ; mais il est bien plus que cela : l’attitude gnostique reparaître spontanément en dehors de toute transmission directe ; ce type spécial de religiosité présente même de troublantes affinités avec certaines aspirations toutes “modernes”. Le “gnosticisme” des hérésiologues constitue l’exemple caractéristique d’une idéologie religieuse tendant sans cesse à reparaître en Europe et dans le monde méditerranéen, aux grandes époques de crise sociale et politique. […] / […] Il suffit de se rappeler cette loi retouvée par les “phénoménologues” : l’esprit humain réagissant de la même manière en des conditions semblables, il n’est pas étonnant de retrouver un peu partout les mêmes aspirations. Il ne faut pas négliger, non plus, les filiations historiques, parfois inattendues. »

Serge Hutin, Les Gnostiques, PUF.


(À suivre)

mardi 3 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 5

Encore un mot sur les relations Debord / Chtcheglov qui sont essentielles pour comprendre la suite de l’histoire. Et deux citations : « Il faut partir très vite, pour ne pas savoir ce que deviennent les gens »*, écrit Debord dans une lettre à Chtcheglov du temps de leur « idylle », qui résume assez bien une pratique qui sera constante chez lui dans sa manière de conclure la plupart de ses relations ; et : « Il ne fait guère de doute que la rupture avec Debord soit la cause principale des troubles dont Chtchteglov [fut] atteint. »**

Avant qu’il n’entre définitivement dans la légende, Debord rendra un hommage tardif à Chtcheglov dans son film testamentaire où est réinvesti, pour la dernière fois, toute la « mythologie » situationniste que celui-ci avait contribué plus que personne à mettre en place et dont il avait été brutalement exproprié. Debord avait bien essayé de renouer avec Chtcheglov lors de la parution du numéro 1 d’I.S. en publiant son Formulaire pour un urbanisme nouveau ; et Michèle Bernstein avait elle aussi, dans le même numéro, lancé un signal dans sa direction ; mais en vain : Gilles Ivain s’était avancé trop loin dans « l’autre pays » pour qu’il puisse encore revenir.

Normalement, ces événements dramatiques, auraient dus poser, au minimum, un problème de conscience à Debord, l’homme qui n’avait pas d’inconscient ; mais il était assez peu « charitable », pour employer une terminologie chrétienne qu’il aurait récusé. Et pourtant, l’« amour du prochain » constitue justement ce qu’on appelle la « simple humanité » — et Ivan était certainement son prochain. Par parenthèse, Philip K. Dick, en était arrivé à la conclusion que la charité était ce qui distinguait un homme d’un robot. Fin de la parenthèse. Mais Debord voulait être « l’homme de fer », quoi qu’il arrive.


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* Guy Debord, Le Marquis de Sade a des yeux de filles, Librairie Arthème Fayard.

** Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné, Ivan Chtcheglov, profil perdu, Allia.


(À suivre)

lundi 2 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 4

On a ici un bon exemple de la manière dont Debord réécrit l’histoire — toujours à son avantage, assuré qu’il est de ne pas être démenti, parce que « les situationnistes ne parlent pas ». Jean-Michel Mension qui n’a pas été situationniste peut se le permettre, lui : « C’est écrit nulle part. Mais pour ceux qui ont été situs, pour Gil Wolman, pour Michèle, on ne parle pas […]… C’est un peu un hommage à Guy, je suppose, avec son idée de conspiration, de secret […]. » Il dit aussi : « […] je suppose qu’il écrit l’histoire à sa façon. Je suis pas le seul à le penser. Je ne prendrais pas tout Panégyrique pour la réalité — ni d’autres bouquins où il parle de lui. »*

On est là au cœur du dispositif mis en place par Debord : il y a, d’un côté, une « histoire secrète » — interne — dont on ne parle pas ; et, de l’autre, l’image — à destination de l’extérieur — projetée comme un leurre pour renseigner et égarer en même temps le spectateur, à qui il n’est pas permis d’accéder au « sanctuaire » où est célébré le « mystère » — ce qui est le privilège des « initiés » ; mais précisément, ils sont muets. Et ce dispositif fonctionne parfaitement. Ainsi, l’histoire racontée par Debord peut ne pas être l’histoire véritable, mais comme il n’y a personne pour venir la démentir c’est qu’elle est véridique — et même si l’on peut relever, ici ou là, quelques inexactitudes, cela ne tire pas à conséquence. Par exemple l’histoire du fameux slogan : NE TRAVAILLEZ JAMAIS. Jean-Michel Mension écrit à ce propos : « Je sais que dans ses Mémoires Debord s’attribue la paternité de ce graffiti, et prétend l’avoir inscrit à la craie. En fait c’est moi qui ai fait le travail. Peut-être, un jour, un troisième participant s’attribuera-t-il cette œuvre ? Qu’importe, l’essentiel reste que nous étions tous d’accord avec ce mot d’ordre simple, net, intelligent et parfaitement rimbaldien. »** Qu’importe, en effet, que Debord l’ait écrit lui-même à la craie, de sa main, puisque, de toute façon, il aurait pu l’écrire ? Et que tout le monde était d’accord.

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* Interview réalisée pour la série de quatre émissions consacrées à l'Internationale situationniste sur France Culture en 1996.


** Jean-Michel Mension (Alexis Violet), Le temps gage, moisson rouge, Éditions Noesis.


(À suivre)

dimanche 1 avril 2012

L’I.S., Image et Vérité / 3

Il faut revenir sur le rôle éminent qu’a joué Ivan Chtcheglov dans la création et l’orientation de l’I.S. qui est pour ainsi dire sortie toute armée de la relation brève et intense qu’il a eu avec Debord au sein de l’I.L. : « Pendant cette période de grande créativité, l’I.L. se réduit à peu près à deux membres : Debord et Chtcheglov. », comme le notent Apostolidès et Donné. Ils écrivent aussi : « Si Ivan est si attentif aux fictions dans lesquelles Guy aime à se projeter, c’est qu’il partage avec lui un vif intérêt pour le mythe. […] Les deux lettristes sont persuadés que pour se faire une place dans le milieu intellectuel et artistique de leur époque, il leur faut inventer des mythes modernes, et se constituer eux-mêmes en figures mythologiques. » « Ivan fait aussi partager à Guy sont goût pour l’imaginaire médiéval : ensemble ils rêvent d’une société secrète qui serait une chevalerie nouvelle. Vu l’effectif réduit de leur mouvement plus ou moins imaginaire, Ivan, qui s’intéresse de plus en plus aux auteurs s’inscrivant dans une certaine tradition, en particulier René Guénon et Raymond Abellio, suggère à Guy de faire de l’I.L. un groupe occulte. » Mais l’idylle entre les deux « frères » va vite se gâter. Chtcheglov commence à faire de l’ombre à Debord qui décide de renouer avec Wolman : « […] le retour de Wolman au premier plan n’est pas seulement motivé par un soucis d’efficacité : Debord le voit aussi comme un moyen d’empêcher Chtcheglov de marquer trop fortement l’I.L. de son empreinte. » ; de plus : « Il s’inquiète de la fascination croissante de ce dernier pour les doctrines orientales. » Apostolidès et Donné ajoutent : « Guy ne souhaitait pas rompre avec Ivan, qui lui a[vait] tant apporté dans les derniers mois ; mais il en vient à considérer son influence comme une menace pour sa suprématie intellectuelle. » C’est ainsi qu’il va faire d’une pierre (d'achoppement) deux (mauvais) coups en mettant Ivan à la porte sous un faux prétexte — alors que dans un premier temps c’est Ivan qui l’a claquée suite à une entourloupe de Guy qui avait rajouté au prospectus d’une exposition de métagraphies à la galerie du Double-Doute la phrase suivante : « Ce qui nous importe, c’est la prise du pouvoir. » « Debord est pris de cours par le départ d’Ivan ; il ne comprend pas très bien les causes de cette rupture décrétée par son ami. Il refuse même de l’admettre. Dans son dépit, soucieux de garder l’initiative au moins en apparence, il transforme la démission en exclusion : il met soigneusement au point ce qui doit apparaître comme la vérité “officielle” de l’épisode, dans l’immédiat et pour le futur — pressentant déjà que c’est sa version des faits qui doit l’emporter et constituer l’histoire du mouvement. » C’est ainsi qu’Ivan s’est retrouvé faire partie d’une charrette d’exclus de l’I.L., au motif de : « mythomanie, délire d’interprétation — manque de conscience révolutionnaire ».


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Note : Les citations sont tirées du livre de Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné : Ivan Chtcheglov, profil perdu, Allia.


(À suivre)