Comme on le voit, je ne suis pas le seul à
rattacher Debord à Nougé. Jérôme Duwa a écrit un livre qui s’intitule : Surréalistes et situationniste, Vies parallèles ; on pourrait tout
à fait en écrire un sur les vies
parallèles de Nougé et Debord qui rendrait au premier ce que le second lui
a pris — consciemment ou non — ; ce qui ne serait que justice.
En attendant, on peut continuer à donner des
citations qui vont toutes dans ce sens :
« Paul Nougé (1895-1967), forte tête du
groupe surréaliste de Bruxelles, qui a fait de la réécriture la clé de voûte de
son activité poétique, est l’héritier d’une tradition de remise en question de
la littérature et l’art en général, tradition qui se réclame d’Isidore Ducasse,
plagiaire désormais prestigieux. Nougé s’inscrit dans ce courant de pensée qui
a marqué son époque et la nôtre, celui du renversement de perspective qui veut
abolir l’art pour le réaliser dans la vie. »
Correspondance, revue-tract lancée en
1924 par Nougé avec Camille Goemans et Marcel Lecomte : « [I]l s’agit
d’une entreprise — confidentielle — de réécriture à travers laquelle les trois complices s’installent
dans la pensée et dans les phrases d’un auteur pour les gauchir légèrement et
leur imprimer la légère distorsion qui fait toute la différence, celle qui
“efface l’idée fausse, la remplace par l’idée juste”. Il est d’ailleurs significatif
que le numéro hors-série de Correspondance
du 10 juillet 1925 s’intitule “Éloge de Lautréamont”. »
« […] bien qu’elles ne portent pas le
nom de détournement, les réécriture pratiquée par Nougé n’en sont pas moins
parfaitement conscientes et tout à fait systématiques. Dès le début de l’aventure
de Correspondance, Nougé a détourné,
plagié, imité, collé toutes sortes de productions écrites, depuis les exercices
d’un obscur manuel de conjugaison (Quelques
écrits de Clarisse Juranville), jusqu’aux exemples d’un dictionnaire
franco-russe (Un miroir exemplaire de
Maupassant), en passant par une pièce de théâtre de Jean Cocteau (Le dessous des cartes), des poèmes de Baudelaire
(La géante, L’amoureuse infidèle), des publications littéraires récentes (les
tracts de Correspondance), mais aussi
et surtout des productions non littéraires, qu’il s’agisse de proverbes et d’expressions
toutes faites, de chansons, d’anecdotes, de fables ou encore de textes
publicitaires. »
« Aux références théoriques et aux
sources d’inspiration en grande partie semblables, il faut ajouter les liens
étroits qui unissent le groupe de Bruxelles et les situationnistes. Il est aisé
de discerner ces liens en feuilletant le bulletin lettriste Potlatch et la revue Les lèvres nues, dirigée par Marcel Mariën
[…]. Les deux revues paraissent à peu près en même temps […]. Dans Potlatch, les allusions à la Belgique et
au groupe belge sont nombreuses : réponse à une enquête du groupe
surréaliste belge (n° 5), extraits de la revue Les lèvres nues (n° 4, n° 21), compte rendu d’actions menées par
les surréalistes belges (n° 26), annonce des collaborations lettristes ç la
revue belge (par exemple, n° 26 : “Tout savoir sur la dérive. Lisez Les lèvres nues”). Plusieurs articles
font aussi état de la situation en Belgique (n° 20) et témoignent des rapports
fréquents qui existent entre les lettristes et les Belges. En outre toutes les
allusions au groupe surréaliste belge sont positives, alors que les surréalistes
français y sont immanquablement maltraités. Signalons que l’Internationale lettriste
a été fondée en Belgique et que plusieurs Belges ont fait partie de l’Internationale
situationniste, le plus connu étant Raoul Vaneigem. »
« À la série d’exemples qui vient d’être
citée — et qui prouve bien l’étroitesse des liens qui unissaient lettristes et
surréalistes belges —, on pourrait encore ajouter quelques preuves de l’influence,
sans doute indirecte, exercée par Nougé. Ses textes parus dans Les lèvres nues ont presque tous été
rédigés antérieurement et sont publiés de la propre initiative de Marcel Mariën.
Cependant les articles lettristes se voyaient souvent encadrés d’aphorismes et
de poèmes nougéens, par conséquent, même si ces derniers n’avaient pas connu
précédemment l’auteur de Correspondance
— ce qui paraît bien improbable —, ils n’auraient pas manqué de s’intéresser
dès lors à ce maître ès détournement qu’est
Nougé. »
« Les situationnistes, quant à eux,
publient leur propre revue à partir de juin 1958 et l’on peut s’étonner qu’ils
y passent cet héritage sous silence, alors qu’ils revendiquent leur filiation
“critique” avec le surréalisme d’André Breton. […] On pourrait peut-être avancer
l’explication d’une filiation trop directe, sachant qu’un mouvement d’“avant-garde”
se définit davantage par la négation et la contradiction que par la continuité,
surtout directe. »*
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* Les citations précédentes viennent d’un
article de Geneviève Michlel intitulé : Le détournement de Paul Nougé aux situationnistes ; on peut le
lire intégralement à l’adresse suivante :
(À suivre)