dimanche 9 février 2014

Lectures – Derniers Messages



Quelque différentes que puissent être nos opinions il est un fait sur lequel d’un bout à l’autre de la terre nous sommes tous d’accord aujourd’hui, c’est que notre monde se trouve dans un état anormal, qu’il traverse une grave crise morale. En particulier quand on regarde l’Europe on a le sentiment que tous les peuples et les nations qui la composent se trouvent dans un état de nervosité maladif. Le plus petit motif suffit pour provoquer une émotion intense. On accueille les mauvaises nouvelles plus facilement que les bonnes. Aussi bien les individus que les races, les classes et les États paraissent plus disposés à se haïr qu’à s’entendre. Personne ne croit à un développement calme et productif. Au contraire, tout le monde vit dans la crainte qu’une violente explosion ne se produise à tout moment.

Stefan Zweig, Derniers Messages, Omnia Poche — L’Histoire de demain (extrait). « Geschischtsschreibung von morgen » (1938) ; conférence présentée en traduction anglaise aux Etats-Unis lors d’une tournée du 9 janvier au 14 février 1939.

Debord et Nougé / 8



Comme on le voit, je ne suis pas le seul à rattacher Debord à Nougé. Jérôme Duwa a écrit un livre qui s’intitule : Surréalistes et situationniste, Vies parallèles ; on pourrait tout à fait en écrire un sur les vies parallèles de Nougé et Debord qui rendrait au premier ce que le second lui a pris — consciemment ou non — ; ce qui ne serait que justice.

En attendant, on peut continuer à donner des citations qui vont toutes dans ce sens :

« Paul Nougé (1895-1967), forte tête du groupe surréaliste de Bruxelles, qui a fait de la réécriture la clé de voûte de son activité poétique, est l’héritier d’une tradition de remise en question de la littérature et l’art en général, tradition qui se réclame d’Isidore Ducasse, plagiaire désormais prestigieux. Nougé s’inscrit dans ce courant de pensée qui a marqué son époque et la nôtre, celui du renversement de perspective qui veut abolir l’art pour le réaliser dans la vie. »

Correspondance, revue-tract lancée en 1924 par Nougé avec Camille Goemans et Marcel Lecomte : « [I]l s’agit d’une entreprise — confidentielle — de réécriture  à travers laquelle les trois complices s’installent dans la pensée et dans les phrases d’un auteur pour les gauchir légèrement et leur imprimer la légère distorsion qui fait toute la différence, celle qui “efface l’idée fausse, la remplace par l’idée juste”. Il est d’ailleurs significatif que le numéro hors-série de Correspondance du 10 juillet 1925 s’intitule “Éloge de Lautréamont”. »

« […] bien qu’elles ne portent pas le nom de détournement, les réécriture pratiquée par Nougé n’en sont pas moins parfaitement conscientes et tout à fait systématiques. Dès le début de l’aventure de Correspondance, Nougé a détourné, plagié, imité, collé toutes sortes de productions écrites, depuis les exercices d’un obscur manuel de conjugaison (Quelques écrits de Clarisse Juranville), jusqu’aux exemples d’un dictionnaire franco-russe (Un miroir exemplaire de Maupassant), en passant par une pièce de théâtre de Jean Cocteau (Le dessous des cartes), des poèmes de Baudelaire (La géante, L’amoureuse infidèle), des publications littéraires récentes (les tracts de Correspondance), mais aussi et surtout des productions non littéraires, qu’il s’agisse de proverbes et d’expressions toutes faites, de chansons, d’anecdotes, de fables ou encore de textes publicitaires. »

« Aux références théoriques et aux sources d’inspiration en grande partie semblables, il faut ajouter les liens étroits qui unissent le groupe de Bruxelles et les situationnistes. Il est aisé de discerner ces liens en feuilletant le bulletin lettriste Potlatch et la revue Les lèvres nues, dirigée par Marcel Mariën […]. Les deux revues paraissent à peu près en même temps […]. Dans Potlatch, les allusions à la Belgique et au groupe belge sont nombreuses : réponse à une enquête du groupe surréaliste belge (n° 5), extraits de la revue Les lèvres nues (n° 4, n° 21), compte rendu d’actions menées par les surréalistes belges (n° 26), annonce des collaborations lettristes ç la revue belge (par exemple, n° 26 : “Tout savoir sur la dérive. Lisez Les lèvres nues”). Plusieurs articles font aussi état de la situation en Belgique (n° 20) et témoignent des rapports fréquents qui existent entre les lettristes et les Belges. En outre toutes les allusions au groupe surréaliste belge sont positives, alors que les surréalistes français y sont immanquablement maltraités. Signalons que l’Internationale lettriste a été fondée en Belgique et que plusieurs Belges ont fait partie de l’Internationale situationniste, le plus connu étant Raoul Vaneigem. »

« À la série d’exemples qui vient d’être citée — et qui prouve bien l’étroitesse des liens qui unissaient lettristes et surréalistes belges —, on pourrait encore ajouter quelques preuves de l’influence, sans doute indirecte, exercée par Nougé. Ses textes parus dans Les lèvres nues ont presque tous été rédigés antérieurement et sont publiés de la propre initiative de Marcel Mariën. Cependant les articles lettristes se voyaient souvent encadrés d’aphorismes et de poèmes nougéens, par conséquent, même si ces derniers n’avaient pas connu précédemment l’auteur de Correspondance — ce qui paraît bien improbable —, ils n’auraient pas manqué de s’intéresser dès lors  à ce maître ès détournement qu’est Nougé. »

« Les situationnistes, quant à eux, publient leur propre revue à partir de juin 1958 et l’on peut s’étonner qu’ils y passent cet héritage sous silence, alors qu’ils revendiquent leur filiation “critique” avec le surréalisme d’André Breton. […] On pourrait peut-être avancer l’explication d’une filiation trop directe, sachant qu’un mouvement d’“avant-garde” se définit davantage par la négation et la contradiction que par la continuité, surtout directe. »*

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* Les citations précédentes viennent d’un article de Geneviève Michlel intitulé : Le détournement de Paul Nougé aux situationnistes ; on peut le lire intégralement à l’adresse suivante :



(À suivre)

samedi 8 février 2014

Debord et Nougé / 7



On sait que les lettristes internationaux sont allés se « faire influencer » en Belgique où ils ont collaboré avec les lèvres-nudistes. Ceux-ci les ont accueillis dans leur revue, notamment avec l’important Mode d’emploi du détournement de Debord et Wolman qui a été publié dans le n° 8 des Lèvres nues (mai 1956). On a moins remarqué que celui-ci « précède immédiatement la “Messagère”, l’un des textes les plus troublant de Nougé, daté de 1927 » ; et que « l’année précédente dans son n° 6, la première contribution de Debord à la même revue (“Introduction à une critique de la géographie urbaine”) est suivie à deux pages d’écart, par “Un miroir exemplaire de Maupassant”, attribué à un certain Ganchina”, séquence qui constitue si l’on ose dire l’aboutissement dans le domaine “poétique” de tout le travail de Nougé, depuis alors trente ans. / On rappellera enfin, sans qu’il soit question de conclure, que Mariën a placé respectivement ces deux textes, pour le premier en ouverture, et pour le second en clôture de L’Expérience continue, où il rassemblait en 1967 la poésie quasi complète de Nougé. / Agrégés à d’autres, ces faits tissent dans le secret des aubes (fussent-elles secrètes, ou navrantes), le filigrane d’une histoire — dont le récit se fait attendre. »

Les citations qui précèdent sont tirées de la contribution d’Yves di Manno à un numéro spécial de la revue Europe sur Les Surréalistes Belges, intitulée : La révolution la nuit, Nougé « précurseur » de Debord. Voici encore quelques extraits du même article : « […] si je propose ici, à gros traits, de reconnaître en Nougé l’un des rares précurseurs de Debord — au plan de la méthode comme de la visée — cela n’exclut bien sûr ni la singularité respective des deux hommes, ni la différence de leurs points d’ancrage et de leur projets initiaux ». Après avoir écrit : « Ce qu’il importe de souligner, c’est qu’à l’époque la plus active de son entrepris (entre 1925 et 1935, essentiellement), entouré de complices qu’il s’est choisi, Nougé privilégie une méthode visant à une forme d’intervention “directe” dans la réalité : envoi de tracts, perturbation de manifestations de l’avant-garde “officielle”, transfiguration de panneaux ou de catalogues publicitaires… » ; il ajoute : « À l’initial de son périple Guy Debord ne se trouve pas dans une posture essentiellement différente. Il pratique lui aussi une stratégie souterraine et cette forme de critique active pour laquelle il inventera le terme de détournement. Les livraisons du bulletin Potlatch, de 1954 à 1957, ne sont pas davantage destinées à la vente qu’en 1924 les tracts de Correspondance. Et leur style souverain — ce mélange d’opprobre et de dérision, de confession dédaigneuse et de “lyrisme” froid : de la gifle à la laideur autant qu’à la soumission — n’est pas sans renvoyer, consciemment ou non, à celui qu(‘avait adopté Nougé, dès ses premières interventions. Détail à mon sens hautement révélateur, dans le n° 16 de Potlatch (en janvier 1955), Debord met d’ailleurs en exergue à son éditorial une citation de La Conférence de Charleroi : sauf erreur, c’est la seule fois dans l’histoire du bulletin qu’un contemporain est ainsi distingué — ce qui constitue, bien loin de tout “honneur”, une indéniable marque d’estime. Et de complicité. / […] / Quand on se souvient que c’est au fil de [la] première série des Lèvres nues que Mariën entreprit la publication de l’œuvre alors largement inédite de Nougé, où Debord n’a pu manquer de la découvrir, on ne peut s’empêcher de songer que cette relation muette (négligée par les “spécialistes” respectifs des situationnistes et du surréalisme) constitue sans doute l’un des foyers d’incandescence majeurs de l’histoire secrète de la pensée, au cours des décennies récentes. » On ne saurait mieux dire. Poursuivons : « Il y a là aussi un paradoxe : que l’auteur de In girum imus nocte et consumimur igni ait fini par obtenir, sans œuvre à proprement dite “littéraire”, une manière de reconnaissance dans ce domaine, alors que Nougé, plus ancré malgré tout dans cette sphère, n’est aujourd’hui encore reconnu, ou tout simplement connu, que d’une poignée de lecteurs dispersés, formeraient-ils à leur insu une manière de confrérie muette. »

(À suivre)

jeudi 6 février 2014

Debord et Nougé / 6



On peut noter nombre de similitudes dans les démarches de Nougé et de Debord. On remarquera aussi que le point de départ est assez similaire : une volonté de « passionner la vie » à tout prix.

Nougé écrit : « “Points de départ. / Descartes : Je pense, donc je suis. / Moi : Je désire donc je suis. / Tout est à refaire à partir de là.” Cependant “le désir n'est pas ici pris dans son sens purement érotique, sensuel ou sexuel, mais dans un sens plus large où il représente une force qui mène à l'action (mot-clé dans l'univers de Nougé). »* Le désir lui-même chez Nougé passe par la séduction ; et « [t]out le processus de séduction peut être compris comme une quête de d'affirmation de soi, de pouvoir, mais toujours dans le cadre de la complicité. En effet on trouve énoncé certains principes de la philosophie des surréalistes Bruxellois : bouleverser, chercher des complices, changer la société. »* — principes que Debord reprendra à son compte en même temps que la stratégie de la séduction qui est un « jeu de pouvoir et de manipulation, dissimulation et de connivences »* dans lequel il passera maître.

De la même façon, lorsque Debord inscrit dans le programme de l'I.S. l'objectif d'« inventer de nouvelles passions », le terme de : « passion » excède évidemment le sens restreint qu’il a dans le lexique amoureux. Il faut noter aussi que Debord insiste bien sur la rationalité de cette démarche ; et que Nougé lui-même qui « s'opposait au rôle accordé à l'inconscient par le groupe d'André Breton  […] hisse comme drapeau de guerre la conscience et l'action consciente, contrôlée — même dans l'amour. »*

Chez Debord comme chez Nougé cette démarche consciente et volontaire passe par la mise en œuvre d’une entreprise de détournement généralisée (qui inclut bien sûr celui des mineures). Que celle-ci se manifeste d'abord dans le langage ne doit pas égarer sur sa véritable finalité qui est tout sauf littéraire. Ainsi, Geneviève Michel peut-elle écrire : « Nougé veut user du langage comme d'une “matière à modifications, à expérience” pour provoquer des idées, des états, des sentiments nouveaux et non pas, comme cela se fait généralement en poésie, pour traduire ou exprimer un état, un sentiment préexistant ou même pour défendre une vérité. Il est extrêmement important de souligner le fondement antilittéraire de toute l'activité “littéraire” de Paul Nougé. On ne peut bien comprendre son œuvre qu'en gardant présent à l'esprit cette volonté qui est la sienne de comprendre le monde en le transformant. C'est de là que provient la théorie de l'action qu'il développe dans ses écrits théoriques : c'est en agissant sur le monde que l'on peut espérer le comprendre, c'est en agissant sur les us et coutumes d'un monde que l'on peut espérer les comprendre, c'est en agissant sur la langue que l'on peut espérer la comprendre et faire apparaitre des perspectives jusque-là inconnues. »

Comme on le voit, toutes ces remarques peuvent parfaitement s'appliquer à Debord. Le problème étant évidemment de savoir si ce ne sont là que simples similitudes venant du fait que Debord et Nougé sont évidemment « sur la même longueur d'onde » ; ou bien s'il y a chez Debord une véritable appropriation de la méthode de Nougé qui devait être d'autant plus dissimulée qu'elle était directe et importante. Mais, « influence », il y a certainement. On sait par ailleurs que Debord qui revendiquait ses « détournements » n'aimait pas trop que l'on mette en doute son originalité. (On en a un exemple particulièrement frappant avec “l'affaire Anders”**)

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* Les citations son tirées de : Envoûtement par le verbe, Esquisse pour une histoire de la séduction d’après Paul Nougé de Lénia Marques que l’on peut lire à l’adresse suivante :


** On peut lire à ce propos ce qu’en dit Voyer qui ne pouvait rater une telle occasion d’« anéantir » Debord :



(À suivre)

samedi 1 février 2014

Debord et Nougé / 5



Dans l’Introduction à son travail Geneviève Michel, raconte les circonstances de sa « rencontre » avec Nougé qui s’est faite, dans un premier temps, grâce à un exemplaire de la réédition des Lèvres nues aux éditions Plasma trouvé chez un revendeur de livres neufs à prix réduit de Saint-Ouen ; puis dans un second, par un le biais d’un ami qui possédait dans sa bibliothèque Histoire de ne pas rire et dont elle dit : « Je pense que l’intérêt qu’il témoignait à cet auteur venait essentiellement de la caution que lui apportait Debord. » De fait, il est assez évident, et nécessaire, de faire la relation entre les deux hommes. (Ce qu’elle ne manque pas de faire de manière assez détaillée dans un chapitre sur Le Détournement.)

Toujours dans cette Introduction, elle raconte aussi comment cet ami debordien lui fit la lecture de L’Histoire du problème, de Nougé, — « sans la solution » — dont voici l’énoncé : « D’aval en amont, un nageur jouit d’un cours d’eau. Sa coupe est régulière. Ayant accompli un trajet de mille mètres à travers la campagne, il rencontre un bouchon. Il poursuit son exploit pendant vingt minutes. Puis, d’amont en aval, il revient à son point de départ, où il retrouve le bouchon. On demande la vitesse du courant. ». Elle précise qu’ils passèrent « des heures à discuter du bouchon, du nageur et de la vitesse du courant » sans trouver la solution. Et elle poursuit : « Nougé est resté pour moi longtemps lié à ce bouchon qui dérive porté par le courant, et moi, bien que bonne nageuse, j’ai mis pas mal d’années à le rattraper… » Mais au bout du compte, écrit-elle, s’agit-il vraiment de trouver la solution du problème « si, en lisant bien Nougé, il apparaît clairement que la solution importe peu et que seule la démarche suivie a de l’importance ? »

Il nous faut donc examiner précisément et dans son ensemble la « démarche » de Nougé — dans les pas duquel le jeune Debord s’est glissé — en suivant Geneviève Michel dans sa démonstration. Mais il faut insister à nouveau sur la différence essentielle qu’il existe entre Nougé qui disait son « espoir de devenir un jour une épave anonyme » — et qui n’a échappé à l’oubli que grâce à Marcel Mariën sans lequel il « aurait sans doute sombré dans cet anonymat qu’il semblait appeler de ses vœux » — et Debord qui a soigneusement préparé son apothéose finale depuis le début sous couvert d’une obscurité revendiquée qui n’était donc que de façade.

(À suivre)