mercredi 7 décembre 2011

Lectures – L’Effondrement

De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement. Les coups qui vous démolissent le plus spectaculairement, les grands coups soudain qui viennent — ou semblent venir — de l’extérieur, ceux dont on se souvient, ceux qu’in rend responsables de tout et dont on parle à ses amis dans les moments de faiblesse, ceux-là tout d’abord ne laissent pas de trace. Mais il existe un autre genre de coup, celui-ci venu de l’intérieur, et dont on s’aperçoit trop tard pour y remédier. Irrévocablement s’empare alors de vous la révélation que jamais plus vous ne serez celui que vous avez été.
[…]
On peut s’effondrer de plusieurs manières : délabrement mental — auquel cas le pouvoir de décision vous est ôté par d’autres ; délabrement physique, où la seule solution est la soumission  au blanc monde hospitalier ; et enfin délabrement nerveux.
[…]
Le remède classique quand on est démoralisé consiste à tourner son regard vers ceux qui vivent vraiment dans la misère ou soufrent physiquement — cela éclaire en toute saison les ténèbres en général et s’avère dans la clarté du jour un conseil assez salutaire pour tous. Lais à trois heures du matin un paquet oublié acquière la même importance tragique qu’une sentence de mort et le remède ne fait aucun effet — or lors d’une vraie nuit noire de l’âme, il est toujours trois heures du matin, jour après jour. À cette heure, la tendance est de refuser de se confronter à la situation le plus longtemps possible en se retranchant dans un rêve infantile — dont on est constamment tiré en sursaut par différents contacts avec le monde. Alors on fait face le plus vite possible et avec le plus de détachement possible, avant de se réfugier de nouveau dans le rêve en espérant que les choses s’arrangent d’elles mêmes grâce à une merveilleuse aubaine matérielle ou spirituelle. Or plus on reste en retrait, plus l’aubaine devient improbable — on n’attend plus la disparation en fondu d’une unique douleur, mais on se retrouve le témoin malgré soi d’une exécution, de la désintégration de sa propre personnalité… / À moins que la folie, la drogue ou la boisson ne s’en mêlent cette phase aboutit en fin de compte à une impasse et une tranquillité vide de sens lui succède, au cours de laquelle vous pouvez essayer d’évaluer ce qui a été éliminé et ce qui reste.
[…]
Mon immolation de moi-même était imprégnée de ténèbres. Elle n’avait clairement rien de moderne — pourtant je l’observais chez d’autres, chez une douzaine d’hommes distingués et ardus à la tâche depuis la guerre. (Je vous ai entendu, mais c’est trop facile — il y avait des marxistes parmi eux.) Je m’étais tenu prêt pendant les six mois où l’un de mes contemporains célèbres avait joué avec l’idée de Grève générale ; j’en avais observé un autre, tout aussi éminent, passer des mois dans un hôpital psychiatrique, incapable de supporter le moindre contact avec ses semblables. Et je pourrais en recenser une vingtaine qui, ayant renoncé, étaient décédés. / Cela me conduit à l’idée que les survivants avaient accompli une sorte de coupure nette. C’est un grand mot et cela ne peut se comparer à une évasion de prison qui se soldera probablement par l’envoi dans une nouvelle geôle ou par la réintégration dans l’ancienne.
[…]

[…] le panneau Cave canem est suspendu en permanence au-dessus de ma porte. Cependant je m’efforcerai d’être un animal bien élevé, et, si vous me lancez un os entouré de suffisamment de chair, il se pourrait même que je vous lèche la main.


Francis Scott Fitzgerald, L’Effondrement, Rivages poche.

mardi 6 décembre 2011

À propos du livre de Jean-Marc Mandosio : Dans le chaudron du négatif et des remarques faites à son sujet par Annie Le Brun / 3

3.
Mandosio peut écrire par exemple sans sourciller : « Le Grand Œuvre est, avec la quadrature du cercle, l’exemple par excellence de la vaine recherche d’une chose impossible. » On reste d’abord confondu que quelqu’un que l’on pouvait supposer être en sympathie avec un tel sujet puisse en même temps le récuser de cette manière-là. Mais la suite est du même tonneau : « Pourquoi alors les situationnistes se sont-ils référés à l’alchimie, qui semble à première vue le plus mauvais modèle que puisse adopter une théorie révolutionnaire tant soit peu soucieuse d’efficacité ? » ; où la dépréciation se précise et pointe vers sa cible : l’alchimie est le « plus mauvais modèle » à suivre pour une organisation révolutionnaire. On fera remarquer que, si la référence à l’alchimique chez Debord et Vaneigem est purement formelle — rhétorique et esthétique comme le dit Annie Le brun —, il ne pouvait, en toute état de cause, s’agir pour eux de suivre un modèle aussi calamiteux ; mais seulement de revêtir leur propre faillite de « nouveaux habits ». Mais ce n’est pas là l’explication à laquelle s’arrête Jean-Marc Mandosio parce qu’elle ne suffit pas à sa démonstration. Il donne comme une « première raison — la plus évidente du choix de l’alchimie comme pivot d’une théorie révolutionnaire » le fait que la caution de la psychanalyse et du surréalisme réuni a permis à celle-ci de « retrouver au XXe siècle […] le crédit qu’[elle] avait depuis longtemps perdu dans le domaine physique de la transmutation des corps » — dont Mandosio vient de déclarer catégoriquement l’impossibilité*. Mais, tout à sa diatribe anti-alchimique, il ormet de signaler que la « psychanalyse » dont il parle n’est pas celle de Freud mais la psychologie analytique de Jung. Annie Le Brun pointe à juste titre la confusion faite entre les deux — voulue en l’occurrence puisque Mandosio reviendra par la suite nommément sur le rôle éminent qu’a joué Jung dans la renaissance de l’alchimie** ; en passant il se méprend sur la signification jungienne des archétypes « structurant l’inconscient collectif » qui selon lui « se maintiendrait toujours égal à lui-même, à travers les âges » en prétendant qu’ils signifieraient une négation de l’histoire. Si les archétypes sont effectivement une structure, des patterns of behaviours, elles ne sont en réalité que des formes vides, des préformations, qui attendent une actualisation ; et cette actualisation n’implique en rien qu’elle doive se réaliser toujours de manière identique ou, pour le dire autrement : même si la trame de l’histoire reste la même, cela n’empêche pas les aventures qui sont racontées d’être multiples et variées, pleines de rebondissements , de « bruit et de fureur » : de vie, pour tout dire. Mais tout cela intéresse peu Mandosio, plutôt occupé qu’il est de solder les comptes de l’Encyclopédie des Nuisances avec les situationnistes en général, et Debord / Vaneigem en particulier. C’est pourquoi sa tentative de rapprocher ceux-ci de l’alchimie, pour intéressante qu’elle soit, tombe finalement à plat.


(À suivre)

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* Pourtant ce qui était « impossible » aux alchimistes, la physique moderne a pu le réaliser — certes en mettant en œuvre une énergie considérable et grâce à appareillage sans commune mesure avec le leur. C’est ainsi que les physiciens nucléaires transforment couramment des noyaux d'atomes en d'autres noyaux d'atomes. Une transformation survenue dans le noyau se répercute aussitôt au niveau de l'atome qui change ainsi de nature chimique. Ce changement de nature fut observé pour la première fois par Rutherford en 1900. En même temps qu'il prouvait la validité de l'hypothèse atomique, jusque-là l'objet d'âpres controverses, il jetait à bas un des dogmes les plus fondamentaux de la physique d'alors : l'immuabilité de la matière et de ses atomes. Aujourd'hui, la transmutation est monnaie courante pour les physiciens. Rien ne leur interdit en principe du transformer du plomb en or ; mais de leur point de vue cela est évidemment sans intérêt.

** Jung qui curieusement refuse lui aussi d’admettre la réalité de la transmutation, ce qui l’amène à psychologiser totalement le processus alchimique au grand dam d’Eugène Canseliet qui écrit : « Le gros volume de Carl-Gustav Jung, Psychologie et Alchimie, nous apparaît non plus ni moins nocif qui dans une très personnelle et fragile interprétation, réunit, cependant une foule d’extraits d’ouvrages […]. / En dehors de cela, de ce maigre butin, que pourrait bien attendre l’étudiant en alchimie, et à fortiori, l’operateur soucieux de toute vérification dans le laboratoire, que pourraient-ils attendre tous deux, d’un écrivain spéculatif qui a si peu compris la Science, qu’il prétend la soumettre à son acrobatie psychologique et la ramener  simplement aux dimensions réduites de ses procédés banaux et de ses fallacieuses inductions ? […] / Combien fallut-il que Carl-Gustav Jung eût été mené, lui aussi, par le parti pris et la suffisance semblablement aveugles et irréductibles, pour qu’il n’eût pas su rapidement déceler, sous la trompeuse apparence de diversité, l’identité et l’harmonie indéniables des opérations physiques et chimiques, auxquelles s’appliquèrent, dans le cours des temps, les Philosophes par le feu ! » (Eugène Canseliet, L’Alchimie expliquée sur ses textes classiques, Pauvert.)

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 45

la CULTURE organique

Il y a de par le monde aujourd’hui un courant qui est une revendication de culture, la revendication d’une idée organique et profonde de la culture, qui puisse expliquer la vie de l’esprit. / J’appelle culture organique une culture basée sur l’esprit en relation avec les organes, et l’esprit baignant dans tous les organes, et se répondant en même temps. / Il y a dans cette culture une idée de l’espace, et je dis que la vraie culture ne peut s’apprendre que dans l’espace, et que c’est une culture orientée, comme le théâtre est orienté. / Culture dans l’espace veut dire culture d’un esprit qui ne cesse pas de respirer et de se sentir vivre dans l’espace, et qui appelle à lui les corps de l’espace comme les objets mêmes de sa pensée mais qui en tant qu’esprit se situe au milieu de l’espace, c’est-à-dire à son point mort. / Mais sans métaphysique il n’y a pas de culture. Et que veut dire cette notion de l’espace jetée tout à coup dans la culture, sinon l’affirmation que la culture est inséparable de la vie.
 
Antonin Artaud, Messages révolutionnaires.

dimanche 4 décembre 2011

À propos du livre de Jean-Marc Mandosio : Dans le chaudron du négatif et des remarques faites à son sujet par Annie Le Brun / 2

2.
Annie Le Brun insiste, à juste titre, sur le fait que « dès 1928 Breton se réclame de l’alchimie pour ne jamais s’en dédire » ; et que « l’insistance avec laquelle il y revient après la guerre est des plus significatives » parce qu’elle marque « la distance qu’il prend alors délibérément avec une réalité de plus en plus soumise à la rationalité technicienne, à la faveur autant des idéologies de gauche que de droite ». Contrairement aux situationnistes qui prétendaient « prendre de vitesse » le changement technicien en le doublant sur sa gauche, elle rappelle aussi qu’en 1958 pendant que les surréalistes « s’illustr[aient] avec le tract “Démasquez les physiciens, videz les laboratoires !” », les situationnistes, avec Asger Jorn, prônaient les « possibilités révolutionnaires de l’automation » ; ce qui les menaient « à préconiser la “lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement” ».

Et Annie Le Brun met le doigt sur la différence essentielle qu’il y a entre « l’utilisation rhétorique voire esthétique de la référence alchimique par Raoul Vaneigem ou Guy Debord et l’intérêt d’André Breton pour un courant de pensé qui s’est développé clandestinement et en discordance totale avec le choix rationnel de la civilisation occidentale ». En effet l’alchimie, loin des caricatures qui en sont faites — et auxquelles n’échappe pas (malheureusement) Mandosio qui est pourtant une sorte de « spécialiste »* en la matière — a représenté, au moment clé de la Renaissance, une « voie moyenne », une alternative, dirait-on aujourd’hui, à cette « rationalité technicienne » qui allait bientôt tout emporter sur son passage et à laquelle nous devons le monde dans lequel nous sommes enfermés aujourd’hui. Au-delà de tout folklore l’alchimie, et plus généralement l’hermétisme** dont elle procède, constitue un courant de pensée orignal qui a connu une longue postérité dans le temps, de l’antiquité jusqu’à nos jours.


(À suivre)

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* Sa notice wikipédia indique qu’il est « spécialiste de la littérature néolatine » ; mais elle ne fait pas mention de sa participation à la revue Crysopoeia consacrée, comme son nom l’indique à l’alchimie où il a signé plusieurs articles (Tome IV, un ; et tome V, ou son nom apparaît trois fois)

** « Autonome par rapport au christianisme, l’hermétisme reconnut et intégra néanmoins nombre de symbole et aspirations propres au Mystère chrétien ; la mort et la résurrection du Christ devenant l’expression emblématique du désir de régénération, spirituelle et matérielle, motivant la recherche de la Pierre philosophale. […] Aussi semble-t-il avoir en fait rassemblé au cours des siècles de l’histoire occidentale une famille d’esprits avant tout désireux de “travailler”, alchimiquement parlant, au dépassement de toute forme de dualisme. / […] Fondamentalement ouvert à la pluralité, l’hermétisme n’en est pas moins orienté par un constant et ardent désir d’unité qui donna entre autres naissance à la quête philosophale dont le stade ultime fut indifféremment nommé Grand Œuvre, Pierre, Or. […] / En tant que vision du monde fondée sur les “correspondances” et “sympathies” unissant le macrocosme et le microcosme, l’hermétisme connut en effet en occident, entre le XIVe et le XVIIe siècle, un glorieux renouveau antérieur puis parallèle à ce qu’on nomme classiquement Renaissance, où est censée avoir été modelée la figure de l’homme moderne. » 

(Françoise Bonardel, La Voie hermétique, Dervy poche.)

À propos du livre de Jean-Marc Mandosio : Dans le chaudron du négatif et des remarques faites à son sujet par Annie Le Brun / 1

1.
Jean-Marc Mandosio prend soin de placer au début de son livre un Prologue où il s’abrite derrière un « enquêteur » pour exposer la découverte qu’il a faite de la similitude qu’il y aurait entre le début des Commentaires sur la société du spectacle et un traité alchimique du XVIIe siècle : La Somme de la perfection, ou l’abrégé du magistère parfait des philosophes. Par cet « enquêteur » interposé, il prend d’ailleurs la précaution, à la fin de ce Prologue, d’envisager que sa découverte pourrait se révéler n’être qu’une hypothèse fallacieuse : « La parenté qu’il avait cru déceler entre les Commentaires sur la société du spectacle et La Somme de la perfection était peut-être l’amorce d’une piste intéressante. Et même si son hypothèse sur l’utilisation du pseudo-Geber par Debord était fausse […] la question qu’elle avait  permis de poser paraissait mériter une investigation plus approfondie. »

Après ces précautions oratoires, Jean-Marc Mandosio peut entrer dans le vif du sujet qui est moins d’analyser les rapports qu’entretenaient Debord et Vaneigem avec l’alchimie que d’entreprendre un critique de l’I.S. par ce biais-là — et c’est pourquoi un Prologue s’imposait.

Annie Le Brun écrit que s’il faut (au moins) porter au crédit de Mandosio « d’avoir repéré la fonction salvatrice et maquillante de la métaphore alchimique » chez Debord et Vaneigem et donc de dévoiler quelle rôle salvateur elle joue dans la résolution de la contradiction intime qui travaille la théorie situationniste ; elle insiste à juste titre sur le fait que, contrairement aux surréalistes (et à Breton en particulier) si injustement maltraités par les situationnistes, chez Debord et Vaneigem, « concernant l’alchimie, la filiation est d’abord formelle » — on pourrait même ajouter que cette référence alchimique est toujours restée purement formelle autant chez Vaneigem qui en joue plus volontiers que chez Debord qui l’utilise « de manière autrement sophistiquée ». De fait l’alchimie n’est pour eux qu’une métaphore d’autant plus facile et pratique à « mettre en œuvre », que l’alchimie a cette vertu d’une être métaphore universelle et peu donc s’appliquer, avec plus ou moins de bonheur, à tout dans le grand comme dans le petit monde — celui que constituait l’I.S. en particulier qui avait bien du mal à « joindre les deux bouts » : l’excellence de la théorie et une pratique qui avait du mal à la suivre.


(À suivre)

jeudi 1 décembre 2011

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 44

le drame sublime de l’ALCHIMIE

Il semble bien que là où règnent la simplicité et l’ordre, il ne puisse y avoir de théâtre ni de drame, et le vrai théâtre naît, comme la poésie d’ailleurs, mais par d’autres voies, d’une anarchie qui s’organise, après des luttes philosophiques qui sont le côté passionnant de ces primitives unifications.

Or ces conflits que le Cosmos en ébullition nous offre d’une manière philosophiquement altérée et impure, l’alchimie nous les propose dans toute leur intellectualité rigoureuse, puisqu’elle nous permet de réatteindre au sublime, mais avec drame, après un pilonnage minutieux et exacerbé de toute forme insuffisamment affinée, insuffisamment mûre, puisqu’il est dans le principe même de l’alchimie de ne permettre à l’esprit de prendre son élan qu’après être passé par toutes les canalisations, tous les soubassements de la matière existante, et avoir refait ce travail en double dans les limbes incandescents de l’avenir. Car on dirait que pour mériter l’or matériel, l’esprit ait dû d’abord se prouver qu’il était capable de l’autre, et qu’il n’ait gagné celui-ci, qu’il ne l’ait atteint, qu’en y condescendant, en le considérant comme un symbole second de la chute qu’il a dû faire pour retrouver d’une manière solide et opaque, l’expression de la lumière même, de la rareté et de l’irréductibilité.
 
Antonin Artaud, Le théâtre et son double.

Lectures — Ailleurs et autrement

Dans Alchimie de secours, publié initialement dans la n°868 de La Quinzaine littéraire, Annie Le Brun écrit à propos du livre de Jean-Marc Mandosio, Dans le chaudron du négatif :

[…] / Ainsi, l’intérêt de cette analyse est autant d’avoir repéré la fonction salvatrice et maquillante de la métaphore alchimique afin d’élégamment passer outre à toute contradiction que d’établir à quel point cette référence à l’alchimie se manifeste très tôt dans la théorie situationniste. Sans doute de façon de plus en plus évidente chez Raoul Vaneigem qui utilisera la recette jusqu’au ridicule (son Chevalier, la Dame, le Diable et la mort en est le pitoyable exemple), mais encore de manière autrement sophistiquée chez Guy Debord avec des emprunts à l’alchimie, et pas seulement à travers le cycle arthurien comme le montre bien Mandosio, qui vont progressivement lui permettre le colmatage lyrique d’une pensée dont la rigidité rationnelle résiste de moins en moins à l’idée du passage du temps devenue pour lui obsédante. / À cette occasion, Mandosio fait apparaître à juste titre la dette envers le surréalisme que les situationnistes ont soigneusement tue, à ce propos comme à bien d’autres. Reste que concernant l’alchimie, la filiation est d’abord formelle. Au point qu’il est difficile de faire un véritable parallèle entre l’utilisation rhétorique voire esthétique de la référence alchimique par Raoul Vaneigem et Guy Debord et l’intérêt d’André Breton pour un courant de pensée qui s’est développé clandestinement et en discordance avec le choix rationnel de la civilisation occidentale. Qui plus est, si dès 1928 Breton se réclame de l’alchimie pour ne jamais s’en dédire, l’insistance avec laquelle il y revient après la guerre est des plus significatives.  Car elle participe de la distance qu’il prend alors délibérément avec une réalité de plus en plus soumise à la rationalité technicienne, à la faveur autant des idéologies de gauche que de droite. Sur ce point, le rationalisme borné dont fait preuve, Sartre aidant, toute la gauche stalinienne et antistalinienne jusqu’aux premiers situationnistes, permet de mesurer l’écart critique de Breton. Et il faut rappeler que, dès 1958, les surréalistes, loin de se préoccuper des tables tournantes comme le voudraient leurs détracteurs d’hier et d’aujourd’hui, s’illustrent avec le tract « Démasquez les physiciens, videz les laboratoires ! ». Aussi, l’intérêt que porte, la même année, Asger Jorn aux possibilités révolutionnaires de l’automation, le menant à préconiser la « lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement », révèle assurément un « progressisme » situationniste que Mandosio est le premier à repérer. On regrettera toutefois que, faute d’en dégager une composante plus rationnelle qu’utopiste, celui-ci prive son analyse de prolongements qui lui auraient donné plus d’ampleur. Car, à s’en tenir à des rapprochements trop formels, je dirais trop rationnels, le conduisant à évoquer l’alchimie à propos de la théorie du changement qualitatif chez Hegel et même de la théorie « marxienne » de la révolution, tout comme à retrouver dans la terminologie psychanalytique des échos alchimiques — quitte à ne pas trop faire de différence entre Jung et Freud ! —, Mandosio passe à côté de deux ou trois questions de toute importance*, pourtant inhérentes à la réflexion.

[…]


Annie Le brun, Ailleurs et autrement, Arcades Gallimard.

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* Nous reviendrons prochainement sur ces « deux ou trois questions de toute importance ».