vendredi 21 octobre 2011

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 39

l’explication de l’ÂME

En toute âme, dit Leibnitz, l’on pourrait lire toute la beauté de l’univers, si l’on pouvait déplier et expliquer tous les plis ; mais comme même une perception distincte de l’âme inclut en elle une infinité de perceptions confuses contenant tout l’univers à l’état enveloppé, l’âme elle-même ne connaît les choses dont elle a perception que dans la mesure où elle les résout en idées distinctes. / Toute âme connaît l’infini, connaît tout, mais obscurément. Lorsque l’on perçoit le bruissement d’une forêt dans la tempête, l’on entend le bruit de chaque feuille, mais mêlé à celui de toutes les autres, indistinctement. Tel est le bruissement et l’agitation du monde en notre âme.
 
F.W.J. Schelling, Œuvres Métaphysiques.

samedi 15 octobre 2011

Dans la petite cuisine des éditions Allia

Jean-Marc Mandosio écrit dans : D’Or et de sable, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, à propos du livre d’Alfred W. Crosby, La Mesure de la réalité, dont il fit la traduction pour le compte des éditions Allia :

La traduction de La Mesure de la réalité aux éditions Allia s’inscrit dans une certaine logique éditoriale, qui conditionne la façon dont le livre est présenté au lecteur et reçu par lui. Mais pour comprendre cette logique, il faut faire un détour par la Chine. C’est en effet le sinologue Jean-François Billeter, dans un récent ouvrage, Chine trois fois muette, qui a attiré l’attention sur le livre de Crosby. » […] / À peu près au même moment que Chine trois fois muette, paraissait aux même éditions Sans valeur marchande, de Michel Bounan, qui se situait dans une perspective historique assez proche de celle de Billeter […]. / La publication en français de l’ouvrage de Crosby s’imposait d’autant plus qu’elle paraissait apporter la caution de l’érudition universitaire à l’appui des conceptions de Bounan, dont j’avais critiqué l’argumentation historique peu après la parution de Sans valeur marchande […]. / Le jugement sans appel porté sur ce livre suscita des répliques aussi virulentes que peu convaincantes de la part de l’auteur et de son éditeur. C’est donc avec un grain de sel que j’ai accepté la proposition qui me fut faite (à mon grand étonnement, étant donné la polémique au sujet de Bounan) de traduire The Measure of Reality. / L’argumentaire figurant sur le rabat de la couverture de l’édition française du livre de Crosby prend tout son sens lorsqu’on le lit à la lumière des textes de Billeter et de Bounan :

Alfred W. Crosby est professeur émérite à l’université d’Austin (Texas) et intervenant à l’université de Yale. Son œuvre, classique dans les pays anglo-saxons, tente de répondre à cette question : comment l’Occident, en si peu de temps, a-t-il pu conquérir une si grande partie du globe ? Dans La Mesure de la réalité, il s’attache à décrire le tournant qui, à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, vit l’Europe passer d’un modèle qualitatif de pensée à un modèle quantitatif. La société occidentale entreprit alors de mesurer le temps, l’espace, la distance, de traduire en nombres chaque aspect de la réalité. Ce changement de mentalité a rendu possible le développement de la science et de la technologie, en même temps qu’il instaurait le règne de l’argent et de la bureaucratie. Il a entraîné non seulement des révolutions techniques, mais également artistiques, dans le domaine de la peinture et de la musique. Mêlant érudition et anecdotes, La Mesure de la réalité offre un panorama complet de ce moment charnière de l’histoire où se sont mises en place les conceptions sur lesquelles repose encore notre civilisation.

L’opposition entre le “modèle qualitatif” et le “modèle quantitatif” figurait déjà sur la quatrième de couverture de l’éditions originale, mais elle prend dans le contexte des éditions Allia qui ont publiées de nombreux textes liés à l’Internationale situationniste, une signification particulière : elle devient une allusion à l’un des thèmes centraux du manifeste de Raoul Vaneigem, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. L’insertion du livre de Crosby dans cet “horizon d’attente” très spécifique* lui donne une portée nouvelle en l’orientant vers la critique sociale. Nous allons voir dans quelle mesure l’examen du livre lui-même confirme cette attente.

*Ultérieurement confirmé par la présence de La Mesure de la réalité dans la bibliographie placée par Bounan à la fin de La Folle histoire du monde.


Je laisse au lecteur intéressé le soin de lire lui-même l’éclairante démonstration de Mandosio qu’il termine en parlant des difficultés de traduction qu’il a rencontrées ; et où dans une note il porte le jugement suivant sur l’édition française du livre de Crosby par les éditions Allia :

Le volume est malheureusement déparé par d’assez nombreuses coquilles et même par quelques fautes de français […], ce qui aurait pu être évité si l’éditeur daignait faire relire non seulement par l’auteur ou le traducteur, mais aussi par un correcteur professionnel, les ouvrages qu’il publie. Il faut également signaler une erreur dont je suis responsable (ch. 3, p. 66) « le manuel de théologie le plus courant au Moyen Âge » n’était pas « le Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard », mais simplement « les Sentences de Pierre Lombard », comme l’indiquait Crosby. En revanche, la disparition d’un paragraphe entier — pourtant dûment traduit et qui aurait dû se trouver à la page 35 lors de la mise en page finale — est imputable à l’éditeur et aux conditions de travail aberrantes auxquelles il soumet ses employés, qui sont pour la plupart des stagiaires non rémunérés.

vendredi 14 octobre 2011

Lectures (encore) - Expérience et pauvreté

Une toute nouvelle pauvreté s’est abattue sur les hommes avec ce déploiement monstrueux de technique. Et à l’envers de cette pauvreté, c’est la richesse oppressante d’idées qui filtrent chez les gens — ou plutôt qui s’empare d’eux — à travers le réveil de l’astrologie et de la sagesse yoga, de la christian science et de la chiromancie, du végétarisme et de la gnose, de la scholastique et du spiritisme. Car ce n’est pas un véritable réveil qui se produit, mais une galvanisation. Il faut penser aux tableaux magnifiques d’Ensor où des spectres emplissent les rues des grandes villes […]. Ces tableaux ne sont peut-être rien d’autre que l’image de cette renaissance effrayante et chaotique en laquelle les gens placent leurs espérances. Mais ici se manifeste de la façon la plus claire la chose suivante : notre pauvreté d’expérience n’est qu’une part de la grande pauvreté qui, de nouveau, a un visage — et un visage aussi net et précis que celui du mendiant du Moyen Âge. Que vaut en effet tout ce patrimoine culturel s’il n’est pas lié à l’expérience ? […] Oui, avouons-le : cette pauvreté d’expérience ne concerne pas seulement nos expériences privées, mais aussi celles de l’humanité en général. Et c’est en cela une forme nouvelle de barbarie. / Barbarie ? En effet. Nous disons cela pour introduire un concept nouveau et positif de barbarie. Car la pauvreté d’expérience, où mène-t-elle le barbare ? Elle le mène à recommencer depuis le début : recommencer à nouveau, s’en sortir avec peu, reconstruire avec peu, sans regarder ni à droite ni à gauche. Il ya toujours eu parmi les grands créateurs des esprits implacables qui, avant toute chose, faisaient table rase. […] Et c’est ce même acte de recommencer depuis le début que les artistes avaient à l’esprit quand, comme les cubistes, ils ont suivi l’exemple des mathématiques et ont construit le monde à partir de formes stéréométriques, ou bien quand, comme Klee, ils se sont appuyés sur l’exemple des ingénieurs. […] / Ici et là, les meilleurs esprits ont depuis longtemps commencé à expliquer à quoi rimait tout cela. Désillusion complète sur notre époque mais aussi revendication sans réserve de celle-ci, voilà leur signe distinctif. […] Un artiste aussi dense que le peintre Paul Klee et un artiste programmatique comme Loos — tous les deux rejettent l’image traditionnelle, solennelle et noble de l’homme, parée de toutes les offrandes du passé, pour se tourner vers leur contemporain nu, qui crie tel le nouveau-né dans les couches sales de cette époque. […] / Pauvreté d’expérience : il ne faut pas comprendre cela comme si les hommes aspiraient à une nouvelle expérience. Non, ils aspirent au contraire à se libérer de l’expérience, ils aspirent à un environnement dans lequel ils puissent mettre en valeur leur pauvreté de façon pure et explicite — leur pauvreté extérieure et finalement aussi leur pauvreté intérieure — de telle sorte qu’il en ressorte quelque chose de respectable. Ils ne sont pas toujours ignorants ou inexpérimentés. On peut souvent dire l’inverse : ils ont tout « dévoré », la culture et les « hommes », ils en sont rassasiés et fatigués. […] La nature et la technique, le primitif et le confort sont devenus entièrement un ; aux yeux des gens fatigués des complications sans fin du quotidien, pour qui la finalité de la vie ne surgit plus que comme point de fuite le plus lointain d’une perspective infinie de moyens, une existence qui, à chaque changement, se suffit à elle-même de la façon la plus simple et en même temps la plus confortable, une existence dans laquelle une voiture ne pèse pas plus lourd qu’un chapeau de paille et dans laquelle le fruit sur l’arbre s’arrondit aussi vite que la nacelle d’une montgolfière, une telle existence apparaît comme libératrice. Et maintenant, prenons un peu de distance, faisons un pas en arrière. / Nous sommes devenus pauvres. Nous avons sacrifié bout après bout le patrimoine de l’humanité ; souvent au centième de sa valeur, nous avons dû le mettre en dépôt au mont de piété pour recevoir en échange la petite monnaie de l’« actuel ». La crise économique est au coin de la rue ; derrière elle une ombre, la guerre qui approche. Se maintenir est devenu aujourd’hui une affaire de quelques rares puissants qui, Dieu le sait, ne sont pas plus humains que la foule ; le plus souvent, ils sont plus barbares, mais pas de la bonne manière. Les autres, par contre, doivent s’adapter, nouveau commencement, avec peu de choses. Ils ont partie liée aux hommes qui ont fait du renouveau complet leur affaire et l’ont fondé sur l’intelligence et le renoncement. […].

Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, Petite Bibliothèque Payot.

jeudi 13 octobre 2011

Lectures - Lettrisme, Le Bouleversement des arts

L’internationale lettriste (IL), tout comme l’Internationale situationniste (IS), a laissé beaucoup de concepts, d’analyses et de témoignages, soutenues par certaines notions comme la psychogéographie, la théorie de la dérive, l’urbanisme unitaire ou encore la théorie du détournement, toutes magnifiées dans un grand style allégorique, proche d’un mysticisme proprement romantique. / Malgré la phraséologie situationniste, aussi bien conçue soit-elle, les paradoxes sont bel et bien présents. Le désir debordien qui consiste à réduire l’art par le biais de la révolte s’est transformé en des moments artistiques purs, croisées à certaines conceptions anarchistes, dont l’héritage tant dadaïste que surréaliste ou lettriste ne peut être écarté.
[…]
La « dérive » serait donc née à l’époque surréaliste. Déjà, dans Nadja d’André Breton ou Le Paysan de Paris de Louis Aragon, on peut repérer les grandes lignes qui constitueront à l’avenir les thèses situationnistes. Le Paysan de Paris, ce fameux roman qui fera dire à Marcel Mariën, surréaliste belge, pourtant proche de Debord : « Le souvenir du surréalisme, auquel ils [les situationnistes] devaient cependant bien des choses (ne serait-ce que la dérive, née sous les pas du Paysan de Paris, les gênait jusqu’à le parodier. »André Breton, éternel traqueur de l’ennemi artistique, ira même jusqu’à ironiser l’attitude situationniste : « Les lettriste découvrent la promenade. »
[…]
Ralph Rumney, un des principaux organisateur de l’IS, lèvera d’ailleurs le voile sur cette notion de dérive : « En ce procédé avait déjà été imaginé par Léo Mallet à son époque surréaliste. C’est Wolman qui me l’avait souligné. Il est évident que cela a été exploité ou redécouvert par Dufrêne, Gil [Wolman], par Rotella, par Raymond Hains lui-même » ; et de terminer : « La dérive, la psychogéographie, tout ça est contenu dans les polars de Malet. »
[…]
André Souris et surtout Paul Nouget ont très tôt utilisés ce mode d’écriture [le détournement] […].André Souris exposera la définition de ce système d’emprunts que l’on retrouvera notamment dans le livre Fragments de Nougé : « Une opération consistant, à partir d’un texte, à s’installer dans l’univers mental et verbal de son auteur et, par de subtils gauchissements, à en altérer les perspectives. […]. »
[…]
Malgré les vives critiques assénées par le groupe situationniste vis-à-vis de ses aînés lettristes, le groupe s’est tout de même senti dans l’obligation de replacer le plus fidèlement possible le mouvement isouien dans l’histoire ses arts. C’es à demi-mot que le peintre Asger Jorn reconnaîtra que le lettrisme a marqué son histoire : Je connais les conditions plus qu’indignes dans les quelles le mouvement lettriste a dû réaliser les remarquables travaux de son époque. »
[…]
On retrouvera dans les textes de Debord les figures des pères qu’il souhaitait à tout prix faire disparaître : Breton et Isou (une fois n’est pas coutume) réunis dans l’histoire grâce à Guy Debord. Le dépassement de ces deux symboles deviendra même obsessionnel comme on peut l’apercevoir dans sa lettre adressée à son ami Hervé Falcou : « Nous porterons plus loin la libération éthique de Breton et je dépasse Isou en préconisant le silence, l’action directe. »
[…]
Les événements de mai 68 donneront d’ailleurs raison aux prédications d’Isou révélées dans le Soulèvement de la jeunesse. Angelina Neveu, une femme dans l’entourage des situs, remarquera cette anticipation à juste titre : « Mai 68 n’est pas né comme ça, il y avait des liaisons, Paris, Nanterre, les trotskystes, les bolchévique…, 68 c’est une espèce de mosaïque de démarches. Les médias disent que rien ne pouvait annoncer 68, Isou avait pourtant écrit le Soulèvement de la jeunesse en 1949. »
[…]
Celui [Debord] qui pensait que « […] la culture, même haute, est maintenant enterrée dans les musées » et qui se savait agir en dehors de la vie, se retrouve, après sa mort, muré dans les plus hautes institutions de l’État et employé, par voie de presse d’une façon assez vulgaire, pour n’importe quel fait sociétal. 

Guillaume Robin, Lettrisme, Le Bouleversement des arts, Hermann.