lundi 10 octobre 2011

Correspondance avec un éditeur (suite et fin)

Aux éditions Allia


La lettre envolée

Je n’ai toujours pas reçu votre lettre. Pour le cas où vous vous seriez trompé d’adresse, voici celle où vous devez me l’envoyer :

[…]

Je l’ajouterai à ma collection.

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 38

OCCULTATION

Lorsqu’ils eurent regagné le château, Hassan prit congé de ses deux compagnons : / – La terre vient à peine d’accomplir autour du soleil la moitié d’une révolution… dans la succession des milliers et des milliers de révolutions toutes semblables qui passent pour être son lot. Et pourtant nous pouvons dire que bien des choses ont changées sous le soleil. L’Empire d’Iran n’est plus. Cependant notre institution est sortie de la nuit. Quelle est son histoire à venir ? C’est en vain que nous appelons une réponse. Les étoiles se taisent au-dessus de nous. / Il embrassa une dernière fois ses deux amis. Puis il s’engouffra sur la plateforme. Ils le suivirent des yeux avec une étrange tristesse. / Il s’enferma dans ses appartements et mourut au monde. La légende le pris sous son aile. 

Vladimir Bartol, Alamut.

vendredi 7 octobre 2011

Correspondance avec un éditeur

J’avais envoyé l’Histoire désinvolte du situationnisme aux éditions Allia qui m’en ont accusé réception :

Cher Monsieur,

Nous avons bien reçu ce matin votre manuscrit Histoire désinvolte du situationnisme. Nous vous tiendrons au courant de notre décision le concernant, dans un délai de un à trois mois.
Bien cordialement,

Près d’un an plus tard étant toujours sans nouvelle des éditions Allia et suite à un courrier où je m’inquiétais, j’ai reçu le message suivant :

Cher Monsieur Cardanelli,
Je suis désolé pour ce long délai, mais n'avez-vous pas reçu une lettre vous informant que votre manuscrit n'a pas été retenu ?

Salutations,
Rémi Hubert

Auquel j’ai répondu ce qui suit :

Monsieur,

Je n’aime pas qu’on me prenne pour l’imbécile que je ne suis pas. Vous prétendez m’avoir envoyé une lettre — quand ? — alors que vous n’êtes pas sensé connaître mon identité — ni mon adresse. C’est donc que vous l’avez trouvée. Cela n’a pas dû être trop difficile. Cependant, je n’ai reçu aucune lettre des éditions Allia. Il est vrai que j’ai changé d’adresse il y a quelque temps et il aurait pu se faire que cette lettre ne m’ait pas atteint. Mais j’avais évidemment pris soin de faire suivre mon courrier. Alors, il se pourrait que vous ayez oublié d’envoyer cette lettre ; c’est possible mais assez improbable. Donc : vous vous foutez de ma gueule. Je me demande bien pourquoi. Je pensais — à tort, donc — que mon Histoire désinvolte était pour vous. Je me suis trompé. Nonobstant l’abondante littérature que vous avez publiée sur l’I.S., vous restez des debordiens alignés — « They walked in line, they walked in line… » — puisque vous refusez d’entendre parler de Voyer : omertà oblige. Ou peut-être refusez-vous de publier mon petit livre parce qu’il est mauvais ? Dans ce cas que ne publiez-vous Voyer lui-même — plus particulièrement ce qui concerne sa « polémique » avec Debord. Que vous le vouliez ou non, Voyer est le dernier des situationnistes. Que vous l’acceptiez ou pas, Debord s’est comporté de façon indigne avec Voyer — et avec Baudet aussi bien. S’il s’écrit un jour une Histoire de l’I.S. digne de ce nom ce sera sans vous.

Saluez de ma part M. Berréby et Mme Bernstein Et restez bien au chaud dans votre Bibliothèque : le temps est en train de changer.


Xavier Lucarno


P.-S.
Cette lettre sera publiée sur mon blog.

Dont acte.

mercredi 5 octobre 2011

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 37

passé PRÉSENT et avenir

André, André, LE PASSÉ N’EXISTE PLUS. Par définition. Mais pense cela pendant deux secondes seulement. Il n’y a que la mort, la vraie mort, dans le passé. Les plus grandes choses sont de la mort, dès que passées. Il n’y a rien dans le passé où reposer nos têtes. Il n’y a pas de repos pas de pitié pour nous. L’avenir non plus n’est pas, il n’est pas encore. Il y a le présent horrible à recréer sans cesse durement. Si nous espérons même l’Esprit dans le monde, ce sera pour les hommes d’un lointain futur. Nous sommes sacrifiés, nous devons dormir de moins en moins, chaque instant qui passe pourrait être l’Éternité, et nous le laissons toujours retomber à la mort du passé ! La vie est comme le monde sans passé ni avenir. En employant bien toutes les heures, de notre vie, nous aurons à peine le temps de nous détruire en libérant ce qui souffre en nous.

René Daumal, Correspondance II.

lundi 3 octobre 2011

Lectures - Considérations sur les voleurs


Les voleurs forment une classe spéciale de la société : ils contribuent au mouvement de l’ordre social : ils sont l’huile des rouages : semblables à l’air, ils se glissent partout : les voleurs sont une nation à part, au milieu de la nation.
[…]
Un voleur est un homme rare ; la nature l’a conçu en enfant gâté ; elle a rassemblé sur lui toutes sortes de perfections : un sang-froid imperturbable ; une audace à toute épreuve ; l’art de saisir l’occasion, si rapide et si lente ; la prestesse, le courage, une bonne constitution, des yeux perçants, des mains agiles, une physionomie heureuse et mobile ; tous ces avantages ne sont rien pour le voleur, et forment cependant déjà la somme de talents d’un Annibal, d’un Catilina, d’un Marius, d’un César. / Ne faut-il pas, de plus, que le voleur connaisse les hommes, leur caractère, leurs passions ; qu’il mente avec adresse, prévoie les événements, juge l’avenir, possède un esprit fin, rapide ; ait la conception vive, d’heureuses saillies, soit bon comédien, bon mime ; puisse saisir le ton et les manières des diverses classes de la société ; […] enfin chose difficile, inouïe, avantage qui donne la célébrité aux Homère, aux Arioste, à l’auteur tragique, au poète comique, ne lui faut-il pas l’imagination, la brillante imagination ? ne doit-il pas inventer perpétuellement des ressorts nouveaux ? Pour lui être sifflé, c’est aller aux galères.
[…]
Les voleurs ont existé de tout temps ; ils existeront toujours. Ils sont un produit nécessaire d’une société constituée. […]
[…]
Les voleurs sont une dangereuse peste des sociétés ; mais l’on ne saurait nier aussi l’utilité dont ils sont dans l’ordre social et dans le gouvernement. Si l’on compare la société à un tableau, ne faut-il pas des ombres, des clairs obscurs ? Que deviendrait-on le jour qu’il n’y aurait plus par le monde que des honnêtes gens foncés à sentiments, bêtes, spirituels, politiques, simples, doubles, on s’ennuyerait à mort […].
[…]
En ce qui concerne la littérature, les services rendus par les voleurs sont encore bien plus éminents. Les gens de lettres leur doivent beaucoup, et nous ignorons comment ils pourront s’acquitter, car ils n’offrent rien que leurs bienfaiteurs puissent rendre par un juste retour. Les voleurs sont rentrés dans la contexture d’une multitude de romans ; ils forment une partie essentielle des mélodrames ; […]. / Enfin les voleurs forment une république qui a ses lois et ses mœurs ; ils ne se volent pas entre eux, tiennent religieusement leurs serments, et présentent, pour tout dire d’un mot, au milieu de l’état social, une image de ces fameux flibustiers, dont on admirera sans cesse le courage, le caractère, les succès, et les éminentes qualités.

Balzac, Considérations morales, politiques, littéraires, philosophiques, législatives, religieuses et budgétaires sur la compagnie des voleurs.

samedi 1 octobre 2011

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 36

résumé de l’histoire de la PHILOSOPHIE

Résumons l’histoire de la philosophie. Locke a dit qu’il n’existait que des perceptions et des sensations, et des souvenirs de ces perceptions et de ces sensations ; que la matière existait et que nos cinq sens nous la rendait perceptible. Puis Berkeley a soutenu que la matière est une suite de perceptions et que ces perceptions sont inconcevables sans une conscience pour les percevoir. Qu’est-ce que le rouge ? Le rouge dépend de nos yeux qui sont également un système de perception. Ensuite vient Hume qui réfute ces deux hypothèses, qui détruit l’âme et le corps. Qu’est-ce que l’âme sinon quelque chose qui perçoit et qu’est-ce que la matière sinon quelque chose qui est perçue ? Si on supprimait les substantifs dans l’univers, celui-ci se réduirait aux verbes. D’après Hume, nous ne devrions pas dire je pense car je est un sujet ; on devrait dire il est pensé de même qu’on dit il pleut. Dans ces deux verbes nous avons une action sans sujet. Au lieu de dire Je pense, donc je suis, Descartes aurait dû dire : Quelque chose pense, ou il est pensé ; car le je suppose une entité et nous n’avons pas le droit d’en supposer l’existence. Il faudrait dire : il est pensé donc quelque chose existe.
 
Borges, Conférences.