jeudi 8 septembre 2011

Petit dictionnaire de citations à l’usage des jeunes générations – Extrait 32

la difficulté de NE RIEN FAIRE

Je vous disais, voici un instant, qu’il est bien plus difficile de parler d’une chose que de la faire. Laissez-moi ajouter que ce qui est bien plus difficile encore, ce qu’il y a de plus difficile au monde, et de plus intellectuel, c’est de ne rien faire du tout. Telle était selon Platon, avec sa passion pour la sagesse, et selon Aristote, avec sa passion pour la science, la forme la plus noble de l’énergie. Tel était l’idéal que proposait aux saints et aux mystiques du Moyen-Âge leur passion pour la sainteté.
 
Oscar Wilde, Intentions.

Lectures - Guy Debord et la mélancolie révolutionnaire

Ma thèse, c’est donc que le rapport entre la révolution et la mélancolie chez Debord n’est ni un hasard ni un récit et constitue peut-être le cœur même de sa « théorie » et de ses actions. Je comprends la théorie du spectacle comme une théorie structurellement mélancolique et je veux essayer d’esquisser avec Debord une théorie mélancolique de la modernité. Bien entendu, cela ne veut pas dire que cela soit simplement la théorie imputable à l’individu mélancolique « Debord ». La mélancolie est structurelle — et on peut dire que, chez l’hégélien Debord, la mélancolie, c’est l’affect anti-hégélien ou a-hégélien ; la mélancolie, c’est l’effet d’une relève toujours suspendue et inachevée. Mais inversement, la nécessité ou l’urgence d’une révolution de la praxis de la vie quotidienne, naît aussi de cette mélancolie structurelle.

[…]

[Benjamin et Debord]
Pour Benjamin, donc, le monde vide, c’est le monde dans lequel la praxis de la vie, des gestes du quotidien n’ont plus aucun rapport avec la transcendance — avec ce qui transcende la vie et la met en rapport avec les morts, le salut, la rédemption. Benjamin parle d’un monde dans lequel « il n’y a aucune différence entre les actions des hommes » (« die Menschenhandlungen sich nicht unterschieden »). Pour Benjamin, ce monde vide donne alors naissance à une nouvelle forme de théâtre : c’est le Trauerspiel, littéralement : « le jeu du deuil », le théâtre baroque. Benjamin annonce qu’il ne faut pas le comprendre en partant du héros, comme dans la tragédie grecque, mais en partant du spectateur. C’est le spectateur qui, habitant un monde vide et dont les gestes n’entretiennent aucun rapport avec la transcendance, se console avec la contemplation de ce théâtre. Il est seul dans cette consolation, même lorsqu’il est parmi d’autres, et il ne se console que pour un temps limité. Dans la représentation du Trauerspiel, dit Benjamin, « le sentiment [de la tristesse] donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux » (« Trauer ist die Gesinnung, in der das Gefühl die entleere Welt maskenhaft neubelebt, um ein rätselhaftes Genügen an ihrem Anblick zu haben »). Donc, la modernité, ce n’est pas simplement l’évidement du monde, c’est aussi sa réanimation artificielle, opérant comme un masque ou une prothèse. Si la réforme est l’évidement du monde, la contre-réforme y répond par une forme spécifique du spectaculaire. Ce spectacle ne donne pas une réponse aux questions liées au salut, mais met en scène l’impossibilité d’une réponse. Si donc l’histoire du salut est interrompue ou abîmée, les morts dont la vie éternelle n’est plus garantie y retournent sous la forme de spectres. Ils ne sont pas sauvés, mais les vivants peuvent tout de même entretenir avec eux un rapport mélancolique.

[…]

J’ai déjà remarqué comment Benjamin annonce que depuis l’abolition de la valeur des bonnes œuvres par Luther, « il n’y avait aucune différence entre les actions des hommes » car la praxis n’entretient plus aucun rapport avec la transcendance et est rejetée dans la stricte immanence. Le temps n’est plus « encadré » par une histoire du salut mais perçu comme une « cataracte » d’unités homogènes et vides. Pour Marx, de même, la praxis des hommes devient homogène et interchangeable quand elle est mesurée comme temps de travail pour former la seule « substance sociale » des sociétés capitalistes. Comme « travail », donc comme « travail abstrait », les actions des hommes ne se distinguent plus, elles n’ont plus rapport qu’à elles-mêmes : le « travail » unifie et homogénéise toutes les pratiques de l’homme qui deviennent universellement interchangeables. À la racine de l’analyse de la valeur de Marx, il y a aussi une mélancolie structurelle.

[…]

De ce point de vue aussi, on peut établir un rapprochement entre la théorie de Benjamin et celle de Marx et de Lukács ; si selon la théorie du fétichisme de la marchandise et de la réification, ce n’est que le travail abstrait — donc le temps homogène — qui fait lien dans les sociétés capitalistes, si les actions et les gestes des hommes deviennent interchangeables dans une immanence globale, c’est aussi une forme de théâtre — ou bien de spectacle — qui répond à cet évidement du monde et de la praxis humaine : le théâtre de la marchandise, mis en scène dans un espace-temps. Il offre à la société dont la seule base est le travail, autrement dit : le temps vide — le « temps irréversible », un « temps des choses », « découpé en fragments abstraits égaux », comme le dit Debord dans La Société du spectacle — il offre donc à cette société globale pour seul moyen de se reconnaître une image spéculaire. Mais cette image est toujours déjà falsifiée : parce qu’elle ne montre pas les humains, leurs désirs et leur communauté, mais des choses qui vivent, des spectres.

[…]

Le spectacle, donc, est un « sous-produit de l’éternité » parce qu’il prétend qu’il y a quelque chose qui surpasse ou transcende la vie quotidienne. Parce qu’il est « la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse ». Mais la religion selon Debord, n’existe plus (à moins que, comme l’écrit Benjamin, elle ne se soit transformé entièrement en « capitalisme »). Il n’y a que ce monde, le monde vide, comme le disait Benjamin, il n’ya que les humains et leurs actions dans leur immanence absolue : « Les hommes ne peuvent rien voir autour d’eux qui ne soit à leur image, tout leur parle d’eux-mêmes » ; c’est une citation de Marx que le jeune Debord utilise souvent. Au lecteur de savoir s’il la trouve révolutionnaire ou mélancolique.

[…]

Si la vie, c’est s’investir dans le temps irréversible sans revenu ou revenance, le spectacle, par contre, c’est la promesse d’une survie. Or le spectateur ne vit pas, il survit. Soit devant sa télévision, soit dans son abri antiatomique privé dont les images servent d’illustration à un numéro entier du journal de l’I.S. : le spectateur, le consommateur, c’est le survivant ; il conserve l’espérance eschatologique chrétienne, mais il le fait d’une manière dégénérée, et « sécularisée » ; et au lieu de faire l’expérience du vide et du « temps irréversible » comme seule expérience de la modernité, lui, le spectateur, il se console avec des spectacles qui établissent un temps « pseudo-cyclique » ; un temps qui se transforme, selon Lukács, en espace, un temps qui devient l’objet d’une contemplation passive. Dans le spectacle, on peut entrer dans le temps comme dans un espace, falsifier chaque moment de l’histoire, intégrer les arts du passé dans le présent. Tout est la de manière spectrale, réanimé à la manière d’un masque (maskenschaft neubelebt). Le spectacle, c’est la parodie de la rédemption ou bien de la relève hégélienne, sa dernière sécularisation. Le spectacle, c’est aussi la fin de l’histoire, mais une fin parodique — comme l’a déjà anticipé Marx dans le 18 Brumaire comme étape finale de la bourgeoisie.

[…]

Chaque image, chaque geste, chaque sentiment est déjà infiltré, préformé et donc falsifié par le spectacle mondial et n’est donc qu’un signe de plus indiquant l’usure, la décrépitude et la vanité totale et irréversible du monde. Debord, le révolutionnaire mélancolique, les trouve partout ; il les lit. Car la mélancolie, selon Benjamin, est fortement liée à la notion de l’allégorie ; chaque chose peut en signifier une aitre et en général, chaque chose signifie (en tant que chose, donc en tant que fragment isolé) l’usure de la totalité et de l’unité, leur perte irréversible.

[…]

La mélancolie qui ne voit que des fragments isolés, des pièces sans rapport organique, cherche partout l’unité perdue, mais elle est bien sûr chaque fois déçue car elle ne retrouve que d’autres fragments.

[Les extraits reproduits ci-dessus sont tirés de la contribution de Jörn Etzold à Dérives pour Guy Debord, Van Dieren Éditeur. Le lecteur pourra ainsi constater la différence qu’il peut y avoir entre le verbiage d’un Ciret et une étude digne de ce nom.]

mardi 6 septembre 2011

PRÉCISION

Le lecteur se demandera peut-être : « Pourquoi tant de haine ? » envers Le Flamboyant qui ne fait, somme toute, que son « travail ». Mais ce « travail » — NE TRAVAILLEZ JAMAIS ! — consiste précisément à la mise en spectacle de l’I.S. ; et quand je dis l’I.S., je veux dire ce qu’il y avait de meilleur dans l’I.S. Et ce n’est certainement pas de cette manière, quoi qu’ils en aient, que lui et ses semblables transmettront — ni d'ailleurs n'éteindront — « la flamme » — ce qui « brûlait » dans l’I.S. et qui allumera d’autres incendies dans lesquels ils seront consumés sans avoir rien vu venir.

lundi 5 septembre 2011

Ciret le Flamboyant - Suite et FIN (Publicité)

Le lecteur aura pu apprécier dans la première partie de cette anthologie quelques échantillons remarquables du style-Ciret : un verbiage pseudo-théorique qui se consume de lui-même à mesure qu’il s’échauffe et dont il ne reste pour finir que des cendres. C’est donc fort logiquement que son exposé se poursuit par l’évocation d’une œuvre de Debord qui n’existe pas puisque celui-ci l’a fait détruire par le feu — comme il se doit — : l’Apologie.

Cela donne ça :

Il n’y a donc là aucun hasard, mais une préméditation logique, à ce que l’Apologie devenue cendres, par la grâce d’un autodafé, soit l’aboutissement, non plus d’un passage de l’œuvre dans la vie, mais bien l’inverse symétrique, le dépassement de la vie suicidée en toute conscience, dans une œuvre ainsi parachevée par son capolavoro.
[…]
L’œuvre se signe, une fois de plus par sa « décréation », sa via negativa « ce qui est n’est pas, ce qui n’est pas est », sa dernière Apologie incendiée ne déroge pas à ce mode ablatif, elle le pousse justement à ses conséquences extrêmes.
[…]
Il faut donc bien comprendre qu’Apologie n’est pas un projet inaccompli, mais la synthèse d’une œuvre qui unit ces deux pôles, le bûcher et le testament.
[…]

N’hésitant pas à comparer ensuite l’Apologie inexistante à Hurlements en faveur de Sade le Cireur illuminé — shine on ! Yan, shine on ! — écrit :

Le parallèle avec Apologie est rigoureusement identique dans les moyens, ainsi à la succession de plans blanc et noir de ce film monochrome […] correspond en miroir la destruction du manuscrit apologétique.

Appelant finalement à la rescousse les Chinois et le Livre des Mutations, Le Flamboyant termine son exposé par cette fusée :

Le potlatch d’Apologie n’est pas seulement malédiction, nihilisme, mais aussi en même temps : « La mutation qui s’épuise ne peut se convertir en son alternative (bian) ; se convertissant, elle ne peut qu’aboutir partout (tong) ; aboutissant partout, elle ne peut que perdurer. » Le sceau de signature, en caractère de calligraphie chinoise, que Debord imprime à la fin de Panégyrique Tome second, s’applique à la traduction future de ses livres. Mais cette mutation particulière de l’œuvre, ainsi signée, en dissimule une autre plus vaste. Elle nous dirige vers une autre origine « à reprendre depuis le début » […] ; les commencements d’une éternité, désormais ouverte sur l’infini des lectures possibles, de ce grimoire du Diable, qui nous regarde au-delà de la fin des temps.

Putain ! ça fout les j’tons. — heureusement qu’on a pris la précaution de marquer* le notre.

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*Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et où le Diable, pour en finir, rafle joueurs, dés et tapis vert.

dimanche 4 septembre 2011

Ciret le Flamboyant (Publicité)

Pour le lecteur (bénévole) qui ne saurait pas qui est Yan « big-balls-of-fire » Ciret (hypothèse improbable ; mais, si rien n’est vrai, tout est possible), voilà des extraits de sa prose de feu tirés d’une main experte de son intervention au Colloque Debord initié (ce n’est pas un délit, juste une initiative malheureuse) par Jacob Rogazinski. Cela s’intitule : L'Autodafé de Guy Debord. On voit — et on verra — que l’épithète : « prose de feu » n’est pas usurpée.

Allons-y.

L’apologétique du nihilisme de Guy Debord ne défend pas le néant, elle s’oppose à lui par les mêmes moyens et use de ses méthodes. Son discours, issu de la rhétorique militaire, se déploie avec une variété de stratégies, qui fait d’un repli, une attaque, et d’une offensive sa négation. Cet infini de principes contient sa contradiction, il la serre en lui-même, faisant de l’ombre du négatif sa proie fugitive, afin que se dégage une guerre de mouvement. La destruction, le feu originaire d’Héraclite, que Guy Debord reprend à son compte, en sont le principe de mouvement perpétuel, ainsi que l’eau qui dissout les flammes de l’action dans le brasier du temps. Ils sont à la fois l’axe agissant et l’orbe létal autour duquel tourne un néant qui affirme sa présence. […]

D’entrée de jeu ça chauffe d’enfer ! Songez à vous hydrater régulièrement ; ça ne fait que commencer.

On aura reconnu l’arc de cercle de l’éternel retour qui, violemment, retire et projette, simultanément, son devenir dans le flux tumultueux des passions. / C’est commencer à définir, en la spatialisant, le sens hérétique de la pensée de Guy Debord. Elle se condense, à la manière d’une théologie négative, par ce qu’elle n’est pas, puis se cristallise dans son refus, avant de dépasser la non coïncidence des contraires, surmontant son abolition, par une ouverture calculée pour être un brusque coup de dés, une puissance imprévisible. Cette logique du négatif à l’œuvre, jalonne chaque césure dans l’art de Guy Debord, sa détermination progresse d’une annulation qui sépare le réuni, à une critique unifiée de cette séparation. À la manière d’une spirale, dont chaque boucle retournée, amplifie le geste de scission avec ce qui précède, ce retrait revient sur lui-même annonçant un temps qui se situe précisément après la fin, de telle façon que ce qui n’aurait été qu’un acte fini puisse se métamorphoser en genèse. […]

Putain ! Il faut que je boive un coup.

Ces ténèbres éclairantes [Cf. « Plus nos thèses seront fameuses plus nous serons nous-mêmes obscurs. »] ne ressortent pas uniquement de la dialectique, de l’Aufhebung, elles s’inscrivent dans une stratégie messianique du désœuvrement. Au dépassement de l’art, et à la réalisation de la philosophie, Guy Debord ne retranche rien de leur effectuation, dans la « totalité » hégélienne. Il détruit en l’anéantissant (aufbewahren) l’esthétique, pour la conserver (aufhören lassen) par une transmutation des valeurs qui s’accomplit dans le procès historique. Mais « l’anti-art » que Debord revendique, à plusieurs endroits, n’est pas un simple dépassement indexé sur une quelconque Progrès, la mue qui surmonte in fine la résolution des contradictions, par la trinité dialectique, même marxiste, ne représente qu’une face d’angle de son avancement. [Garçon ! un autre, fissa !.] L’annulation nihiliste l’emporte dès que la logique négative se fait œuvre du désœuvrement. L’affirmation du refus devient alors refus de l’affirmation […].

[…] Le philosophe italien Giorgio Agamben a monté comment Hegel avait construit le concept de l’Auhebung, à partir de la traduction des Épitres de Paul par Luther, en s’appuyant sur le terme paulinien de katargein qui signifie le désœuvrement. On pourrait définir cette stase an-historique, qui s’enroule dans la courbe négative du dépassement, comme le fait Kojève, au autre hégélien, sous les expressions de « voyou désœuvré » ou de « sabbat de l’homme ». Les traces de cette abrasion par l’attente, de la vie abrégée par trop d’intensité, qui font de l’abréviation à la fois un retour et une percée, une immobilité et un fracas de réactions en chaîne, nous pouvons en trouver dans chaque œuvre de Guy Debord. […]

Je m’en voudrais d’abréger la vie du lecteur (méritoirement bénévole) par le « trop d’intensité » de la prose ô combien ! abrasive du Cireur (make it shine, baby !) ; aussi j'interromps là, momentanément, cette  éblouissante anthologie.

(À suivre)

samedi 3 septembre 2011

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Dans le cadre de Bibliothèques idéales organisé pour partie par la Librairie Gallimard de Strasbourg, on pourra assister le dimanche 25 septembre, Salle de l’Aubette, à un Débat intitulé :

Pour Guy Debord

On y rencontrera « l’équipe » de Dérives autour de Guy Debord, emmenée par le philosophe universitaire Jacob Rogozinski. On y déplore malheureusement l’absence de Yan « big-balls-of-fire » Ciret sans lequel cette manifestation perdra évidemment beaucoup de son intérêt.

Aussi lançons-nous un vibrant Appel pour que le sémillant debordologue soit de la partie, dût-on le ramener par la peau des couilles — ce qui, nous en sommes parfaitement conscients, est une opération délicate.

N’hésitez-pas à contacter jacob.rogozinski@unistra.fr de la « Grande Université » de Strasbourg pour qu’il mette tout en œuvre, malgré les risques évidents, pour que Yan Ciret soit de la fête.

vendredi 2 septembre 2011

Lectures - Un poème de Scardanelli

Plus haute humanité

Aux hommes est donné le sens intérieur
Pour sciemment faire choix du meilleur,
Tel est le but, et telle est la vraie vie,
Dont les années se comptent plus selon l’esprit.

Höhere Menschheit

Den Menschen ist der Sinn Innere gegeben,
Daß sie als anerkannt das beßre wählen,
Es gilt als Ziel, es ist das whare Leben,
Von dem sich geistiger des Lebens Jahre zählen.

Poèmes de Scardanelli, Éditions de La Différence.